LES CAMERISTES…

PROLOGUE

« Une camériste était, notamment en Espagne, un titre donné aux Dames de la Cour qui servaient les princesses de sang royal dans leurs chambres. Au fil des siècles, le terme s’est amenuisé, pour correspondre à la fonction d’une gouvernante, d’une femme de chambre, d’un valet de chambre. Le terme est aujourd’hui principalement employé au théâtre, dans la littérature ou dans la bande-dessinée. »

Wikipédia et plus si affinités

Je choisis de faire de ce mot une référence à un état propre à ceux et celles qui choisissent de s’enfermer un jour où l’autre entre quatre murs ou dans toute autre forme de claustration pour y subir l’effet d’un oubli, d’une mutation ou d’y attendre une fin qui par évidence n’a pas à être annoncée. Le camériste est donc une personne en devenir qui se réfugie à l’intérieur d’une chambre, d’un corps, d’une pensée, pour en finir ou tout recommencer…

Laurent Robillard

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… De la chambre noire

« … Il fut un matin, ignorant ce que l’émotion me coûterait en larmes et vides, je sortis, mon appareil à la main… juste pour sentir ce que la rue proposait de neuf et de violent à mon esprit vide de toute turbulence. Je respirai hasardeusement comme à l’accoutumé, cherchant du regard ce que je ne pouvais voir et comprendre. Je tombai, comme irradié, devant un tissu rouge posé sur un mur gris. Je pris une photo, j’inventai un nouveau mot… je soupirai.Tout cela ne pouvait remplacer l’éclair de ses yeux. Je m’autodétruisis tout au bord d’un verre d’alcool improbablement buvable… même les mots me dégoûtaient. Je choisis un bruyant silence intérieur… »

Il décida, ce jour-là, celui dont je vous parlerai plus tard, de ne plus sortir de chez lui, pendant au moins un an et peut-être plus si son idée, celle qu’il projetait depuis de nombreuses années, tout du moins le pensait-il car il n’y avait vraiment pensé que la veille de cette décision, prenait forme et se réalisait. Il ne voulait donc plus sortir. Il était photographe et écrivain, il écrivait tout aussi bien avec un appareil photo qu’avec un stylo ou un clavier d’ordinateur. Il écrivait, photographiait au gré de ses émotions, elles le poussaient, le tiraient ou l’emmenaient, le mettaient invariablement dans une mouvance physique incontrôlable, jusqu’à l’instant où il appuyait sur le déclencheur ou posait la mine de son stylo sur le papier ou son ordinateur. Ces émotions qui naissaient selon cette vie qu’il vivait, involontairement, parce qu’il ne vivait pas volontairement, il vivait parce qu’il était né et il s’en était accommodé, mais il ne voulait plus de cette vie passée qui se répétait, il voulait voir, comprendre, sentir autrement en dehors de sa sphère émotionnelle, c’est pour cela qu’il avait décidé ne plus sortir de chez lui et puis pour d’autres raisons. Sa vie avait été remplie, remplie d’idées diverses, variées, soudaines, belles, à en pleurer, à en vivre et à continuer d’en vivre,… et il avait vécu par elles jusqu’au jour de cette décision.

Quand il était jeune, il vivait parmi eux, en regardant à l’extérieur et passait beaucoup de temps dehors dans la lumière cherchant à la comprendre. L’essentiel de ses journées se déroulait au contact de cette vie grouillante, celle des autres, ses yeux n’étaient fixés que sur eux, en quête de ce qu’ils pouvaient apporter à son quotidien, il observait leurs mouvements, leurs attitudes, il respirait leur air jusqu’à s’imprégner de leurs odeurs, imaginant quelles pouvaient être leurs émotions au contact de ce qui les entourait. Il s’abrutissait des journées entières à les regarder passer, assis sur un banc dans un jardin public, ce n’est pas qu’il aimait cela mais il leur était attentif, il sentait un besoin viscéral de rester auprès d’eux. Après avoir étudié et obtenu quelques diplômes qui ne servaient et ne lui serviraient à rien, il était entré en photographie, certain que ce besoin de fixer par l’image ce qu’il ressentait au contact de la vie et des lieux autres que les siens, le conduirait à une reconnaissance, celle de ses alter ego, celle de ceux qui comme lui avaient cet impérieux besoin de sentir l’émotion et le frisson fébrile qui en résultait, couler dans leurs veines. Il avait refusé toute école technique qui lui aurait inculqué l’art et la manière de conduire sa pratique photographique, école elle-même influencée par une mode, médiatique, culturelle, obsessionnelle de la part de ceux qui vivaient de ce culte de la transmission formative. Il avait donc appris seul et décidait en sa libre conscience de ce qu’il devait photographiquement être, comment il opérait, où et qui il photographierait. Il s’était équipé de deux boitiers argentiques et avec eux, il était parti découvrir une petite partie du monde, une toute petite partie. Il avait d’abord choisi le bout de la rue où il habitait, persuadé que ce ne serait jamais au bout du monde qu’il ferait ses plus belles photos, et il avait raison. Pour cette première incursion dans son paysage photographique il avait choisi de rencontrer madame Simon, une vieille femme seule qui vivait au bout de le rue donc, dans une vieille maison, grise, la dame aussi était grise, de peau, de cheveux, elle vivait entourée d’un chien et de quelques poules qu’elle aimait autant que son chien, celui-ci aimait les poules qu’il gardait comme si c’eut été un troupeau de brebis, la vieille leur gueulait après, chaque fois qu’ils s’approchaient d’elles, aussi bien les poules que le chien, c’était sa façon à elle de leur dire qu’elle les aimait. Chaque jour, il passait devant cette maison, chaque jour il disait bonjour à cette femme, chaque jour elle lui répondait en lui gueulant dessus, comme pour ses animaux, c’était sa façon à elle de lui dire qu’elle l’aimait bien. Alors un jour, il lui demanda s’il pouvait la photographier, elle et ses animaux. Elle gueula… puis elle lui demanda pourquoi. Il n’eut d’autre réponse que de lui dire qu’elle était avec ses animaux, la personne la plus étrange qu’il connaissait, ici dans ce coin du monde.

« T’es un drôle de type, vouloir photographier une vieille carne comme moi, avec mon chien et mes poules, pourquoi on t’intéresse ?

_ Je pense que vous êtes aussi intéressante que toutes les vieilles femmes que l’on peut trouver tout au bout du monde… le vrai… et puis vous gueulez fort.

_ Ça, c’est vrai… mais j’ai pas toujours été vieille. T’as qu’à venir demain, après le déjeuner, je te raconterai et tu pourras nous photographier si t’en as encore envie. »

Elle venait de sourire, il ne l’avait jamais vu sourire, cette vieille du bout de sa rue. Le soir même, il prépara ses boitiers, ses deux objectifs, un 35 mm qui permettait un champ de vision assez large et un 50 mm qui donnait des clichés correspondant à ce que l’oeil humain voyait… son œil était-il humain ? Savait-il exactement ce qu’il y avait à voir ? Il avait été arrêté par l’image de cette vieille femme grise, le son grave de sa voix de vieille fumeuse de tabac brun dont elle usait fermement pour dire à ses animaux combien elle les aimait, il avait été arrêté par ce seul instant qu’elle lui proposait chaque matin quand elle lui répondait comme à ses animaux… Mais il n’aurait su dire ce qu’il y avait à voir chez cette vieille femme, tout au plus le ressentait-il. Le lendemain midi, après avoir chargé ses boitiers d’une pellicule noir et blanc, il se dirigea vers chez elle, au bout de la rue. Elle était dehors, avec ses animaux, en train de gueuler et quand elle le vit, elle lui dit péremptoirement :

« Entre ! J’t’ai fait du café ! »

Il entra chez elle, dans cette maison, terriblement vieille, au moins aussi vieille que cette femme, le chien et les poules suivirent. Tout y était gris, comme elle, soit recouvert d’une couche duveteuse de poussières collées aux objets, nombreux et étrangers pour la plupart, soient que les couleurs avaient été abandonnées par le temps et qu’elles avaient laissé place à un gris, celui de l’absence de lumière. Il s’assit sur une chaise de formica rouge, là où elle avait mis une grande tasse de café sur une table carré recouverte d’une toile cirée dont le motif avait du être un agencement de rondins de bois, un paysage forestier donc. Elle était assise face à lui, sur une même chaise, seule sa tasse était différente, plus raffinée, plus ancienne et elle était remplie d’un thé roux sombre dans lequel elle avait plongé un nombre irraisonnable de morceau de sucre, du sucre au thé donc…

« Tu veux toujours me photographier avec mon chien et mes poules ?

_ Oui, plus que jamais et c’est pour cela que je suis venu…

_ T’as vu tout ce qu’il y a dans ma vitrine ? Et bien c’était quand je vivais en Égypte, j’ai ramené tout ça de là-bas. Tu sais j’étais belle quand j’étais jeune, j’étais partie pour danser dans un hôtel, parce que j’avais un coup de hanche qui plaisait et ça a plu au patron de l’hôtel, on a vécu ensemble pendant vingt ans, on n’a pas eu de gosses, mais on a été heureux… quand il est mort, j’ai dû foutre le camp et puis je suis rentrée avec la même valise que lorsque j’étais partie… toute seule et puis je vais crever ici, fini… mais j’ai bien vécu. Tu veux que je m’habille en danseuse ?

_ Pourquoi pas ?

_ J’vais mettre celle que je portais quand j’ai tapé dans l’oeil de mon homme… »

Alors, elle se dirigea vers le fond de la pièce, car cette maison n’avait qu’une pièce, sortit une robe légèrement rose d’une armoire normande, massive, dans laquelle elle avait mis toute une vie, toute son histoire dans des cartons, de vieux cartons. Elle sortit de l’un d’eux cette robe qu’elle voulait mettre. Sans aucune pudeur, elle se dévêtit, posant sa vieille robe de chambre qu’elle portait tout le temps, c’est ce qu’il pensait parce qu’il la voyait toujours habillée ainsi quand il passait, elle se dévêtit laissant apparaître un corps vieux, décharné, mais cependant tatoué dans son dos, un trois-mâts hollandais du dix-neuvième siècle.

«  C’que tu vois dans mon dos c’est mon bateau, le capitaine, on l’appelait « grand mâts » et y’avait de quoi… et ben il me l’avait donné, un soir qu’il était bourré et moi aussi, j’me l’suis fait tatoué, et puis y s’est barré avec son bateau… »

À cet endroit, sur son dos, sous son bateau, sa peau était plus claire, blanche mais cependant, de par son âge, ressemblait à un vélin usagé… Puis elle quitta sa culotte, sa vieille et grande culotte qui l’enrobait jusque sous le ventre et lui soulignait sa poitrine tombante qu’elle devait avoir eue lourde et massive pensa-t-il. Nue, elle fit demi-tour, se présenta face à lui, son vêtement dans la main.

« Tu sais j’ai été belle…c’est pas parce que c’est du passé que je l’suis plus… »

Elle souriait, édentée, tabagique, dépoilée, un sexe de vieille femme qui ne demandait qu’à se nourrir de jeunesse… Elle mit sa robe rose, sans cacher sa nudité, c’est à dire sans culotte. Elle appela son chien qui pénétra dans la pièce en poussant la meute de cinq poules, deux noires, trois blanches, devant lui. Elle était assise sur son unique fauteuil, son chien à ses pieds, une poule noire sur ses genoux, les autres couchées auprès du chien. Il sortit son matériel, prit le temps de regarder, ni la vieille du bout de la rue ni les animaux ne bougeaient. C’est un instant magique pensa-t-il… Mais il n’en était rien, c’était juste un moment, un de ceux qui existe parfois, un de ceux qu’il faut saisir indubitablement, sans réfléchir, sans penser… puis il déclencha, deux fois. La vieille n’avait pas souri, elle avait simplement fixé le centre de l’objectif avec tout son passé derrière ses yeux, ses poules n’avaient pas caqueté, son chien regardait comme sa maîtresse, droit dans la lentille frontale. Elle remit sa robe de chambre et se remit à gueuler… tout reprenait son cours, l’instant était passé. Il développa la photo quelques jours plus tard, elle était comme il l’avait espérée, un objet de présence, toute la vie de la vieille était là au centre du tirage. Il lui en donna un qu’elle rangea dans une de ses boites, avec d’autres photos, quant à lui, il mit cette photo dans un classeur, à la première page, c’était le début d’une série.

Il continua la prospection du bout de sa rue en y découvrant d’autres visages, d’autres animaux. Monsieur Gingandre fut un de ceux qui lui procura les plus belles sensations. Il vivait non loin de chez madame Simon, dans un appartement simple, avec un chien qu’il sortait tous les matins à dix heures, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, qu’il fasse beau. C’était un homme grand, maigre, au regard bleu, un bleu métallique. Il vivait dans cet appartement depuis de nombreuse années et cet homme avait vu se métamorphoser l’espace urbain où il vivait et c’est à ce sujet qu’ils eurent tous deux une discussion, un matin peu après dix heures. Il lui expliqua que lui et son chien, pas celui-ci mais un autre qui était mort depuis, avaient été les premiers à vivre dans cette rue, puis ils avaient été expropriés et on leur avait donné cet appartement dans lequel ils vivaient désormais. Le quartier était mieux avant, plus calme, moins peuplé et surtout il y avait eu de belles maisons avec de petits jardins et d’ailleurs il avait beaucoup aimé jardiner et manger de belles tomates quand l’été venait… mais il avait toujours été seul, il n’avait jamais eu d’amoureuse et qu’il ne comprenait pas pourquoi il voulait le photographier puisqu’il n’aurait personne à qui donner cette photo. Il lui expliqua que cette photo était surtout pour lui, le photographe, et qu’il était persuadé que lui, monsieur Gingandre, serait très heureux une fois la photo faite de pouvoir regarder son chien si un jour il venait à disparaître. Ce dernier argument le convainquit et ils prirent rendez-vous pour le lendemain dix heures, ils sortiraient le chien ensemble, puis procéderaient à la prise de vue, c’est ce qui fut fait… Le matin même ils se retrouvèrent en bas de l’immeuble, marchèrent quelques minutes sur un parcours que le chien connaissait jusqu’à la moindre molécule odorante puis ils rentrèrent dans le hall de l’immeuble. Monsieur Gingandre avait revêtu son costume du dimanche, c’est comme cela qu’il le nommait bien qu’il ne le portât pas plus le dimanche que les autres jours, car à vrai dire il ne le portait jamais plus, il l’avait porté, mais ce matin-là il l’avait remis pour que la photo soit belle et que lui soit beau. Ils pénétrèrent dans l’appartement, il était d’une propreté déconcertante, son propriétaire déclara qu’il faisait un ménage complet chaque jour depuis plus de dix ans et qu’il était fier que cela se remarque. Le photographe en avait fait le constat et cela avait fortement touché monsieur Gingandre, puis il s’installa dans son canapé de couleur jaune, un jaune vieilli, comme celui que l’on trouve au milieu d’un œuf quand on l’a fait durcir.

« Je suis à vous jeune homme… Comment dois-je me placer ?

_ Vous êtes très bien assis, là sur votre canapé, souhaitez-vous que votre chien vous rejoigne ?

_ Il sait qu’il n’a pas le droit de monter à cause de ses poils… mais pour cette fois-ci, je peux peut-être faire une exception, je ferai le ménage après, je passerai une éponge avec du produit. »

Le chien était tant habitué à ne pas monter sur le canapé qu’il lui fallut plus de vingt minutes pour accepter de rester à côté de son maître, quand ce fut fait, il resta immobile comme paralysé.

« Vous savez, jeune homme, j’ai toujours eu un chien, jamais de chienne… j’ai travaillé dans l’industrie horlogère, je mettais au point les mécanismes des montres, j’étais responsable du contrôle qualité, il ne fallait pas que cela prenne un dixième de seconde de retard… Vous me faites peur avec votre appareil… je n’ai jamais été photographié, jamais… Hein Balthazar ? Toi aussi ? Jamais… jamais personne ne s’est intéressé à moi… et pourquoi vous voulez donc ?

_ Parce que personne ne s’est jamais intéressé à vous, que cela se voit… enfin je pense que cela se voit… Je trouve que c’est important qu’à cet instant quelqu’un sache qu’on s’est intéressé à vous… au moins une fois.

_ Vous en ferez quoi de cette photo ?

_ Je vous en donnerai une, j’en garderai une que je mettrai dans mon classeur, puis un jour peut-être que je les exposerai.

_ Vous croyez que cela pourra intéresser quelqu’un ?

_ Je n’en sais rien, mais moi ça m’intéresse de voir votre visage se figer dans une pose, juste au moment ou toute votre vie arrivera à votre esprit… tout du moins, ce que vous penserez de votre vie, ce qu’il vous en restera juste pour une petite photo qui dure moins d’une seconde…

_ Mais vous ne la connaissez pas ma vie… Il faut que je vous la raconte…si vous voulez savoir quand elle passera derrière mes yeux… comme vous dites.

_ Vous avez raison, je vous écoute…

_ Et ben voilà… je ne connais pas ma date de naissance, je suis un enfant abandonné… j’ai pas de mère, j’ai pas de père. Je suis resté à l’assistance publique pendant plus de dix ans, puis j’ai appris un métier. Mon patron était comme mon père, c’est lui qui m’a tout appris, c’est lui qui m’a fait aimer l’ordre, la propreté… »

Tout en racontant sa vie ce monsieur laissait couler quelques grosses larmes, mais ce n’est pas à ce moment là qu’il choisit de déclencher, il attendit qu’elles cessèrent de couler, qu’il se reprenne dans un sanglot traduit par une respiration longue, profonde… salutaire… et c’est au moment où il exorcisait ce mauvais passé qu’était le sien, dans une image et une seule qui passa par ses yeux, que le photographe appuya sur le déclencheur. Sur le cliché, on voyait un regard légèrement au-dessus de la ligne de l’horizon de l’objectif, un regard tourné vers l’intérieur qui voyait…

Il en photographia plein d’autres, tous les habitants de sa rue ou presque, puis il les exposa dans une autre rue, pas loin. Madame Simon et monsieur Gingandre se rencontrèrent le jour du vernissage, pour la première fois alors qu’ils étaient pour ainsi dire voisins depuis plus de dix ans. Pour l’occasion elle avait revêtu sa plus belle robe et lui son costume du dimanche. Après le vernissage ils rentrèrent ensemble, à partir de cette fois-là ils sortirent leurs chiens main dans la main, lui apprit à gueuler sur Balthazar et elle s’inquiéta fortement pour lui quand il était en retard à leurs rendez-vous. Ce fut son premier moment de photographie au dehors, au bout de sa rue, le bout de son monde.

Il y en eut d’autres qui le conduisirent plus loin, dans des villes où il y avait d’autre rues où il y avait d’autres gens. Il s’y intéressa avec autant de sincérité que s’ils eurent été ses voisins les plus proches. Il recommença plusieurs fois ce qu’il appelait : « vivre son bout du monde », dans d’autres villes où il avait déménagé, dans d’autres pays. À chaque fois cela aboutissait à une exposition où les gens qu’il avait croisés, rencontrés, photographiés, se rencontraient et lui restait seul, seul parce qu’il le voulait pensait-il, seul pour mieux continuer à être auprès des autres sans être dérangé par une autre émotion que celle pour laquelle il lui semblait nécessaire de s’investir, il disait parfois à ceux qui l’écoutaient parler (parce qu’il parlait très peu et avec peu de personnes) : « se donner ». Il est vrai qu’il se donnait à ses instants photographiques avec une énergie, qui si elle paraissait à d’autres presque passive, était cependant d’une intensité réelle et intime qui lui interdisait tout autre relation avec les gens qu’il rencontrait, il s’en rendit compte à la fin du vernissage de celle qui devait être sa dernière exposition de la série du bout de son monde. Une femme avait longuement discuté avec lui durant cet instant cérémoniel, qui pour lui ne l’était pas, c’était un moment de rencontre entre ceux qu’il avait croisés et qui eux ne s’étaient jamais vus, mais elle, avait choisi de rester la dernière pour l’attendre. Elle lui dit alors qu’elle avait fortement envie de lui, comme cela, droit dans les yeux. Ce n’était pas la première fois qu’une femme se proposait à lui, mais là, il ne réagit pas, se contenta de la remercier et lui dit qu’il préférait rentrer seul chez lui, seul. Il n’avait pas eu peur, il s’était senti désemparé, émotionnellement désemparé comme s’il n’avait jamais connu de femmes, ce qui n’était pas le cas, il en avait connues de jeunes et belles aux corps rêvés. Il était là face à cette femme : « encore une autre femme pensa-t-il, une qui partira demain matin, une que je n’aurai plus envie de revoir, alors pourquoi recommencer ce qui ne m’apporte rien qu’un complexe plaisir physique mais pas une réelle émotion ? »Il était dans une quête profonde et sincère, quasi mystique, de l’émotion qui lui ferait quitter son enveloppe corporelle… Au contact des humains, il ne faisait que s’identifier à eux, tout au plus vivre par abstraction intellectuelle des instants d’émotions qu’il pensait reconnaître chez l’autre, mais il restait lui, ancré à ce qu’il pensait comme un dogme à une religion. Il décida très vite, le lendemain même, de sortir de ce champ émotionnel et stoppa net toutes les relations humaines qu’il avait et qu’il pourrait avoir pour ne plus s’intéresser qu’à l’espace qui l’entourait.

Cet espace était là sous ses yeux, à chaque angle de rue, à chaque montée de trottoir, dans le moindre des encadrements de portes ou de fenêtres, à chaque ligne de fuite, à chaque trait de crayon tracé sur des feuilles jetées au sol. Il décida de vivre dans une barre d’immeuble de plusieurs centaines d’appartements tous semblables, aux dimensions exactes et semblables. Il en avait choisi une en particulier pour sa grandeur et sa froideur. Le jour de son emménagement, il décida de ne garder que l’essentiel : ses appareils photos, quelques vêtements, ses classeurs, ses cahiers vides de mots, des crayons pour écrire des mots dans ses cahiers vides et bien sur quelques meubles. Il était là pour échapper à ces émotions humaines, celles dont il s’était nourri, celles qui l’avaient conduit à côtoyer des humains jusqu’à comprendre et vivre leurs histoires, celles qui cependant l’avaient totalement isolé, il ne voulait plus de cela. Il ne pouvait plus sentir en leur place, il ne voulait plus de cette procuration en blanc sur tout à chacun, que malgré tout il savait bien contrôler puisqu’il arrivait à en faire des images qu’il proposait aux autres, ceux qui venaient les voir, pour se remplir à leur tour d’émotions dont ils ne savaient si elles leur appartenaient ou s’ils les empruntaient aux autres pour une durée déterminée. Ce n’était plus cela pour lui l’émotion recherchée, il allait donc détourner son regard. Ce premier soir dans son appartement, il regarda par la fenêtre les autres barres d’immeubles et leurs lignes droites et horizontales, encore plus découpées ce soir là par un soleil se couchant face à lui. Il regarda pendant plusieurs semaines jusqu’à connaître intimement chaque ligne, chaque angle, chaque ombre qui apparaissait au lever du soleil, au coucher, au zénith quand tout était écrasé par une lumière lourde, cinglante et incolore. Il y avait donc ces matins quand tout cette lumière passait par-dessus son propre bâtiment et qu’elle irisait dans le ciel, quelque part entre le rose du saumon fumé et le bleu de la menthe glaciale, elle effaçait quelques lignes horizontales, les bâtiments donnaient la seule impression de se fondre avec le ciel, ils habitaient tous quelque part là-haut à ce moment là. Il y avait aussi ces soirs d’été où le soleil se couchait derrière au loin et là tout était plongé dans un noir rougissant ancré dans le sol, jusque très tard il regardait les ombres s’assombrirent plus et encore plus et puis ces jours d’hiver où tout était plongé dans un bain de brume duveteuse, cependant froide et puis ces nuits d’orages où les éclairs, métalliques, accidentés crachaient sur le haut des toits des lumières orangées, dérangeantes et éteintes dans ces nuits… Il regarda tant et bien qu’il finit par construire un catalogue méthodique, gradué par ton, longueur, épaisseur de chacune des droites, fenêtres et angulations qu’il apercevait sur tous les immeubles qui faisaient face à son balcon, là d’où il observait tout. Il photographia rigoureusement durant des mois et des mois, en couleurs, en noir et blanc, tirant ses photos dans un seul format, puis les rangeant méticuleusement dans des classeurs. Il passait parfois des journées entières à toutes les regarder, changeant l’ordre, changeant le sens, parfois il en déchirait certaines, allait en retirer d’autres, parfois la même, il était seul à choisir, seul à comprendre ce qu’il faisait, seul à regarder de là où il habitait… Puis il détruisit tout, pour tout recommencer autrement, mais toujours de son balcon, jusqu’à s’en vider les yeux, jusqu’à ne plus comprendre ce qu’il faisait. Il laissa passer quelques semaines sans rien regarder, sans rien photographier, il ne savait plus, il choisit même de ranger ses appareils. Il passait des heures assis sur son balcon, cherchant une émotion là où il n’y en avait pas, c’est ce qu’il pensa un soir nuageux, les bâtiments juste éclairés par les lampadaires du bas du parking. Cela faisait plus d’un an qu’il n’avait pas parlé à une personne, bien sûr il échangeait avec le boulanger pour lui payer son pain, la caissière du supermarché pour échanger l’argent, mais il ne parlait de son travail à personne et là il sentait qu’il en avait le besoin, la nécessité de formaliser sa pensée, de la confronter à une autre, mais une autre qui pouvait comprendre.

Le lendemain il alla sonner chez son voisin qu’il ne connaissait que trop peu, ils avaient discuter une fois au début quand il emménageait et avait appris de sa bouche qu’il travaillait chez un géomètre. Depuis qu’il habitait dans cet immeuble il n’avait croisé personne et n’avait pas cherché à croiser qui que ce soit. Le voisin, un brave monsieur qui vivait là depuis quelques années, isolé, son épouse étant morte cinq ans auparavant, raison pour laquelle il avait déménagé pour vivre seul, quoique parfois une femme passât la porte, travaillait donc chez un géomètre et il avait l’habitude des droites. Il ouvrit cependant la porte étonné parce qu’il ne reconnut pas de suite son voisin photographe, chose qu’il ignorait au demeurant, et de plus il s’était laissé pousser la barbe depuis leur première rencontre, ou tout du moins il avait oublié de se raser. Il le salua, se présenta et lui demanda s’il lui était possible d’avoir un entretien avec lui.

« Certainement, que puis-je pour vous ?

_ Ma demande va vous paraître étrange, je suis photographe, j’habite l’appartement d’à côté depuis une année… à peu près. Je travaille sur un projet pour lequel je voudrais, non pas votre avis, mais une oreille poétique et attentive… Vous êtes géomètre et je pense que mon travail peut vous intéresser. J’ai juste besoin de le formaliser et d’avoir un interlocuteur qui puisse éventuellement se glisser dans mes idées pour me guider tel un novice par sa candeur ou me signaler un autre chemin.

_ Je suis prêt à vous écouter, même si je n’ai pas le sentiment de tout comprendre, mais je suis curieux de nature…

_ Depuis un an, de mon balcon, je cherche un sens à l’organisation des verticales et horizontales qui composent l’ensemble du paysage que je vois… de mon balcon… depuis que j’habite ici…

_ Il est évident que cette organisation est technique, jeune homme. Que cherchez-vous donc au-delà ?

_ Je cherche… J’espère trouver ce que je trouvais autrefois chez les habitants de ma rue où j’habitais… des instants de poésie, d’émotion pure ou rien n’est compréhensible, raisonnablement compréhensible, mais cependant il se passe quelque chose que l’on peut qualifier d’intemporel, comme une reconnaissance par-delà la raison de ce qu’est l’autre, de son intégrité totale… comme si cette émotion provoquait en moi un mouvement que mon esprit ne peut contrôler… cette poésie m’emporte, me fragilise à l’extrême de mon être… elle m’a isolé, m’a rendu hermétique à l’humanité. De peur qu’elle ne me rende totalement fermé, frigide, rigide… j’ai choisi de me retourner vers mon espace environnant pour y trouver cette même poésie… et depuis un an, j’ai fait des centaines de photos, et je n’arrive qu’à obtenir que des clichés déjà faits, déjà vus, comme si je n’arrivais pas à montrer ce que je pense pouvoir voir…

_ Jeune homme, vous parlez à un géomètre, un homme qui toute sa vie a mesuré des murs, des espaces vides, pleins, droits, courbes pour que ce qui se construit soit parfait, sans risque pour ceux qui y habiteront… mais là je pense que vous me parlez de tout ce qui fragilise la solidité de nos édifices… je pense que la poésie, votre poésie est une question de failles, de fissures, de fêlures… de ce qui fragilise notre existence, c’est ce qui nous la rend parfois incompréhensible… J’ai toujours aimé la Tour de Pise parce qu’elle pouvait tomber, non… parce qu’elle devait tomber et que cela n’est pas encore arrivée…

_ Vous avez raison, ce n’est peut-être pas dans la rigueur que je trouverai mais dans l’abandon de celle-ci. »

Ils finirent leur discussion en argumentant l’un et l’autre, le géomètre sur la relation qu’il avait eu durant sa carrière avec la précision de la mesure, le photographe l’écoutant ou lui rétorquant que lui n’avait jamais raisonné en terme de mesure mais plus en terme d’angles, de croisements, de proportions. L’un et l’autre tombèrent d’accord sur le fait de partir en quête de cette fragilité, qui seule était l’expression d’un acte non intelligible, une gratuité légère que la nature offrait à la rigueur de notre intelligence constructrice. Le photographe rentra chez lui après avoir accepté une invitation à dîner pour les jours suivant de la part du géomètre. Il regarda par la fenêtre mais il faisait nuit et les lampadaires étaient presque tous éteints. Il prit quand même son appareil photo et photographia ce noir, la pose dura plus de trente secondes, pendant lesquelles il s’endormit sur son fauteuil qui était sur le balcon.

Le lendemain matin, de bonne heure quand il se réveilla, quand le soleil le réveilla, Il partit à la recherche des fissures du bâtiment d’en face. Il l’explora d’abord à l’oeil nu, puis au téléobjectif, puis à la loupe : il en découvrit des milliers, parmi elles quelques grandes et puis une énorme quantité de petites… Il en fut presqu’horrifié. Le mur de l’ensemble de l’immeuble d’en face n’était qu’un amoncellement de fissures et de matières qui ne demandaient qu’à être fissibles donc à s’écrouler les unes sur les autres, il n’y avait rien de plus instable en quelque sorte et cependant cela tenait debout, c’était là l’expression certaine de la solidité qui résultait de l’observation de ce bâtiment, le subtil mélange de la fragilité et de l’idée qu’on se fait de la solidité. Il lui fallait photographier et montrer le moment où cet immeuble pouvait choir, le juste avant, le moment où l’on sait et comprend que cela se pourrait, mais que cela n’arrivera jamais…de l’émotion du temps. Il se mit alors à rechercher, repérer, les fissures, le maillage qu’elles représentaient, les circuits et circonvolutions qui se déroulaient à la surface des murs, il en fit un plan détaillé, à l’échelle puis photographia durant plusieurs semaines ses fissures, celles qu’il avait sélectionnées puis il les rangea par ordre de grandeur dans l’un de ses classeurs. Après il s’occupa des morceaux stables et solides et il fit de même, avec une minutie semblable et une précision identique, jusqu’à ranger les photos dans un autre classeur. Il posséda à la fin de ce travail cinq cents clichés de chaque : fissures et morceaux, qu’il composa en un seul tableau qui correspondait à l’image qu’il avait de la fragilité qu’il avait vue à l’instant de sa première observation, puis il l’exposa, avec une seule photo de l’immeuble d’en face… Les gens regardèrent, en silence, revinrent pour certains plusieurs fois, regardèrent sans chercher à comprendre parce qu’il était évident qu’il n’y avait rien à comprendre, versèrent des larmes face à ce qui n’était qu’un miroir des émotions de leurs âmes. Mais ce n’était qu’une expression de la fragilité, l’émotion qui en découlait à son contact coulait sur leurs joues… Leurs vies n’étaient que fragilité, la sienne encore plus, si dépendante de ce qu’il recherchait. Son voisin et presqu’ami, le géomètre vint au vernissage, versa lui aussi sa larme, plusieurs même, non pour ce qu’il voyait, mais sur ce qu’il avait compris et qui avait permis la réalisation de ce qu’il voyait. À la fin de cette exposition qui l’avait considérablement éloigné des êtres humains mais qui l’avait un peu plus rapproché de sa quête de l’émotion, il resta plusieurs jours, peut-être cinq, enfermé dans une pièce, sans lumière, comme pour se reposer d’avoir tant regardé. Il resta les yeux fermés, l’esprit clos, froid, sec, sans un mot, éteint… incapable de regarder. Le sixième jour il ouvrit les volets, tira les rideaux et ouvrit les fenêtres, tout lui semblait insignifiant à l’extérieur, les fissures n’existaient plus dans son esprit donc il ne pouvait plus les voir, il lui fallait passer à autre chose, à une autre dimension pensa-t-il, une autre dimension. Ce jour-là il arrêta de regarder au loin, il se contenta de voir ce qu’il y avait là sous ses yeux, au bout de son nez, ce qui était juste sous sa dimension humaine…

Cela faisait deux heures qu’il observait le verre d’eau qui était posé sur sa table de nuit, table qui n’en avait que le nom puisque son lit était près du sol et qu’il utilisait une boite de bois basse comme table de nuit, mais cela ne l’empêchait pas de regarder son verre d’eau qui était posé dessus, ce n’était qu’un objet, neutre qui balisait sa vie depuis que celle-ci existait. Il avait utilisé ce verre de nombreuses fois la nuit pour boire de l’eau, parfois du vin le jour, modérément des alcools divers,en excès aussi, mais il n’avait jamais eu aucune autre considération pour lui, autre qu’un objet, comme un prolongement de son corps. Il consacra donc son premier nouveau regard à son verre… vide. Le cul de Monica Belluci pensa-t-il, juste le temps qu’il lui aurait fallu pour remplir ce verre, il trouvait autant de beauté à l’un comme à l’autre. Puis il le prit dans ses mains, vide, sali par un calcaire ancien qui s’était incrusté sur l’intérieur de ce verre ballon, il le passa sous l’eau chaude pour lui redonner un peu de ce brillant qui sied si bien aux objets neufs, puis il se servit en eau froide pour boire bien qu’il n’ait pas soif. Au bout de quelques gorgées, il reposa le verre et il regarda les objets qui étaient tout autour de lui. Il prit un cahier neuf, un crayon neuf et commença une liste exhaustive de tout ce qu’il possédait dans cet appartement, à chaque page correspondait un objet avec un descriptif très précis, plus précis que descriptif au demeurant. Les jours suivants il les photographia de faces et de côtés, toujours avec la même lumière sur le dessus, des petites photos carrées. Il prit un nouveau cahier plus grand et consacra une double page à chaque objet, une page descriptive avec les petites photos carrées et une page consacrée à l’évocation d’un souvenir ou la relation qu’il avait avec l’objet référencé. Il en catalogua six cent soixante-douze qu’il archiva dans des gros cahiers de cent quatre-vingts pages à spirale. Quand il eut tout fini, écrits et photographies, il relut tout, regarda tout et il constata qu’il avait oublié un seul objet: l’appareil photo avec lequel il avait tout photographié, celui qui était le témoin neutre et silencieux de tout cette collecte pour laquelle il n’avait pas encore trouvé de finalité ni de raison initiatrice, il savait seulement qu’il avait du le faire. Il était face à un dilemme : s’il ne le photographiait pas il manquait un élément et son travail en était inévitablement faussé et s’il le photographiait avec un autre appareil, cela remettait en cause l’objectivité même de la totalité de la série. Il s’assit dans son fauteuil et réfléchit tout en tenant son appareil photo dans la main droite…Il pensa à Hamlet, en silence puis s’endormit. Quelques heures plus tard aucune solution ne s’était présentée à lui, il posa son appareil sur son bureau et remit à plus tard la réponse à son problème. Les jours passèrent, ses cahiers fermés, son appareil là face à lui, l’objectif tourné vers lui le regardait et le surveillait comme s’il eut attendu une réponse à la question que le photographe se posait depuis trois jours. Il y eut encore une journée, dans le silence et l’observance de l’appareil…Puis il téléphona pour proposer ce travail à un éditeur qui accepté de publier son livre. Il évoqua la problématique de l’appareil pour laquelle l’éditeur proposa une photo dans un miroir. Le photographe n’accepta pas cette idée rétorquant que l’image dans le miroir ne serait pas exécutée suivant le même protocole que tous les autres objets, cependant l’éditeur précisa que son livre serait réalisé malgré cette incongruité et qu’il ne devait pas s’en inquiéter. Le photographe fut choqué par cette idée, profondément choqué. Il lui proposa d’attendre encore quelques temps jusqu’au moment où il aurait trouvé une solution. L’éditeur lui fixa une date buttoir au-delà de laquelle toute publication serait impossible. Il se passa encore du temps sans qu’aucune solution se présente à ses yeux, puis à la veille de cette date, il eut l’idée. Comme il ne pouvait photographier son appareil avec ce même appareil, il décida de le démonter en autant de pièces qu’il pouvait, la moindre vis comptait, le moindre micro ressort… il dénombra huit cent quarante sept pièces en y incluant celles de l’objectif, chaque pièce fut placée dans une enveloppe et numérotée. Il proposa à l’éditeur la solution suivante. : il y aurait autant de livres que de pièces, dans chaque livre serait incorporé un plan de montage et un ordre de montage des pièces. Les livres seraient vendus à raison d’un seul par acheteur, chaque livre donnerait droit aussi à la possession d’un des objets achetés. Cependant les livres ne seraient remis qu’à date fixe et à une heure fixe de façon à respecter le plan de montage de l’appareil. Chaque propriétaire repartirait avec un des objets du photographe et le droit de posséder l’appareil pendant deux jours, charge à lui de l’envoyer au propriétaire suivant, les cent soixante-quinze derniers n’auraient pas de pièces mais paieraient le livre moins cher… Cela paraissait complexe à l’éditeur, voir irréalisable, mais le photographe insista et précisa qu’il s’occuperait de toute l’organisation. Quand le livre sortit, tous les droits aux volumes numérotés de un à huit cent quarante-sept furent répartis dans autant de librairies à travers l’Europe, quand le dernier livre serait vendu, les propriétaires recevraient un courrier leur précisant la date de remise du livre et l’heure à laquelle il devait se présenter avec leur pièce pour procéder au montage de l’appareil par un technicien et à la remise de l’un des objets du photographe référencé dans son livre. Quand le dernier se présenta, le photographe donna son caleçon au dernier acheteur et ce dernier fut le premier possesseur de l’appareil qui allait entreprendre un voyage de plusieurs années à travers le monde, passant de l’un à l’autre. Le photographe resta seul au milieu de la pièce, nu, en larmes, épuisé par la densité émotionnelle de ce travail qui avait duré plus de deux ans. Il s’était dilué dans chacun de ses objets et ainsi chacun des propriétaires du livre pouvait avoir accès à la plus profonde intimité de l’initiateur du projet. Ils pouvaient sentir l’objet qu’ils possédaient, vivre avec, dormir avec, l’utiliser s’ils en avaient envie…Il se rhabilla de vêtements neufs que l’éditeur avait pris soin d’acheter et rentra dans son appartement totalement vide. Il dormit à terre et décida le lendemain de déménager pour une autre ville. C’est ce qu’il fit et c’est là qu’il la rencontra.

Elle, c’était la femme qu’il rencontra. Elle n’était pas la plus parfaite, elle n’était pas la plus belle, elle n’était pas celle à qui il aurait pensé mais elle posa son regard sur lui comme il avait posé son regard sur les autres et sur tout ce qui l’avait entouré auparavant. Un soir lors d’un repas où il avait été invité, un repas où il n’avait fait que regarder, car il était tombé en silence depuis son travail sur ses objets, ce soir là elle s’était placée face à lui et avait commencé à le regarder, ils ne s’étaient pas parlés, il avait senti son regard se poser sur elle puis il plaça le sien au creux de ses yeux noirs et n’en bougea pas pendant les cinq années qui suivirent. Temps passé à la regarder vivre, exister, à la sentir comme un animal… Il la savait, la lisait comme les images d’une histoire… il l’aimait d’un amour entier, celui qui se donne, celui dont il n’est pas besoin de partager le sens ou le pourquoi car il est là à cet instant de votre vie et si quand bien même l’autre n’est plus là l’émotion amoureuse est encore présente, comme une affiche collée sur un mur et qui disparaît lentement lambeau après lambeau ; c’était un amour présent dans chaque instant de sa vie, un amour de contemplation… l’amour de sa vie. Il n’était pas certain qu’elle l’aimait de la même manière, il ne lui avait jamais demandé et pour lui sa seule présence signifiait plus que n’importe quelle déclaration, il essayait certainement de s’en convaincre car une fois que l’autre est là, la seule peur existante n’est-elle pas de le voir partir… Est-il besoin de savoir qu’on est aimé ? Il s’était posé la question plus d’une fois, il avait essayé de lui expliquer comment il l’aimait. Il avait même photographié les plus forts moments de cette vie à deux, enfin les siens parce qu’on n’est jamais certain que ce sont les mêmes que l’autre. Il s’était posé plus de questions qu’il n’avait eu de réponses… mais cette femme collait à ses yeux, à sa respiration, elle était cette émotion qu’il cherchait, celle qui le faisait fléchir, trembler, pleurer… simplement parce que dans cette existence la présence de son absence était irrémédiablement écrite. Il savait bien qu’il n’aurait du qu’en profiter et non pas s’en inquiéter, mais un jour elle ne fut plus là, elle le quitta comme elle était arrivée, discrètement, sans raison réelle à donner à son départ, elle partit parce qu’elle vivait et qu’elle voulait encore vivre. Alors il sentit qu’il lui manquait quelque chose dans son paysage visuel, l’image de cette femme, celle qui donnait une sens à tout ce qu’il regardait ; chaque objet n’avait plus le même sens sans son odeur dans la pièce, sans le son de sa voix, sans le rythme de ses pas et pourtant elle n’était pas morte, mais cette absence était plus terrible qu’une mort annoncée qui n’est qu’une une fin de chapitre avant un autre début, tandis qu’un départ ce sont trois points de suspension qui mettent en péril la fin d’une histoire dont on ne connaîtra jamais la fin… Il en pleura longuement et longtemps, jusqu’à ignorer cette femme, en oublier l’image, l’effacer, l’occulter…comme une photo que les rayons solaires lavent jusqu’à n’en plus percevoir que les contours inexistants des personnages qui la composaient. C’est ainsi qu’un matin, après de nombreuses nuits sans sommeil tant l’image de cette femme avait été prégnante, après de nombreuses journées sans idées autres que celle de cette femme occupant son espace vital, après de nombreux instants à tout refuser, à ne plus vouloir, à ne plus savoir, à ne plus entendre, à ne plus dire, à ne plus pouvoir, à ne plus être… Il se releva, épuisé, lavé, abattu par cette émotion, elle. Il décida donc de ne plus sortir de chez lui pour ne plus être au contact de tout ce qui pouvait définitivement le détruire. C’est de ce jour là et des autres qui suivirent dont je vais vous raconter l’histoire .

     Donc, le premier matin de sa décision il nota sur un de ces cahiers tout ce qu’il fallait mettre en place pour qu’il n’ait plus besoin d’ouvrir sa porte et descendre son escalier pour se rendre dans la rue, pendant toute une année au moins, certainement plus pensa-t-il. Il décida qu’il se ferait livrer à raison d’une fois par semaine ou plus si cela était nécessaire, internet permettait ce genre de choses désormais. Il ne voulait pas couper les relations qu’il avait avec l’humanité mais simplement minimiser au maximum tous les contacts qu’il pouvait avoir avec des hommes et des femmes, éviter surtout toute forme d’émotion en interaction avec un environnement qu’il savait incontrôlable, il ne voulait plus être à la merci de ce flux émotionnel tel qu’il l’avait rencontré dans les villes où il avait vécu. Il ne voulait plus souffrir de ces taches de couleurs qui parfois explosaient sur le gris de la ville, il ne voulait plus croiser ces visages d’hommes ou de femmes qui obliquaient leurs regards vers ses yeux d’observant. Combien cela lui coûtait-il chaque fois ? Combien de son énergie la plus intime, celle qui émane du cœur battant jusqu’à ce qu’il rompe, celle qui conduit les larmes aux yeux sans que l’on sache pourquoi… il se souvenait de ces instants, épuisé, à tenir un mur où il dut s’appuyer tant ses jambes tremblaient, son souffle était court et son esprit confus… parce qu’il venait de voir une vieille marchant si lentement qu’on l’aurait crue prête à glisser vers la mort à son prochain pas, parce qu’il avait vu un regard perdu obscurcit par le vide d’une vie, définitivement perdu s’il ne l’avait ramassé avec son appareil photo. Il ne voulait plus ces images, de ces moments, de ces instants, perdu, ahuri, boiteux, interdit à toute espérance, presqu’inhumain tant il ne pouvait échapper à ces élans. Il ne pouvait plus croiser cette femme, il ne pouvait plus entendre sa voix, voir son regard, il n’en pouvait plus, il avait mal. C’est pour cela qu’il décida de rester enfermé à l’abri de leur lumière, loin de leur temps, évadé dans son espace fermé. Il remplit son cahier avec tout ce qu’il devait faire avant de clore cette porte : il téléphona aux quelques personnes qui auraient pu s’inquiéter de son absence dans la vie qu’il aurait pu encore partager avec tous les autres, il prévint le gardien de son nouvel appartement des livraisons qui se succéderaient régulièrement, il tria sa bibliothèque, sélectionnant les ouvrages qu’il voudrait relire, rangeant ceux qu’il n’aurait qu’à lire plus tard peut-être, il choisit quelques vêtements et fit avec ceux qu’il ne porterait plus, un paquet qu’il déposa dans sa cave et il remonta dans son appartement qu’il venait d’aménager récemment, dans cette ville où il aurait pu encore rencontrer certains de ses souvenirs. C’était un appartement situé au septième étage d’un immeuble récent, toutes les pièces étaient dessinées sur une forme carrée dont le centre était la colonne où circulait l’ascenseur de l’immeuble, autour de cette axe, des placards, puis les pièces périphériques aux limites des côtés de ce carré, l’un des côtés était occupé par une série de baies vitrées qui donnaient sur un balcon qui lui-même surplombait un boulevard où circulaient des voitures et une ligne de tram, à l’arrière trois chambres qui donnaient sur une rue, peu large avec d’autres appartements en vis à vis. Ce serait son paysage pour l’année à venir. Il se posa la question de savoir s’il aurait le droit de sortir sur son balcon, la réponse lui fut évidente, ce balcon était inclus dans son appartement, il aurait donc toute possibilité de s’y asseoir et de regarder. Il avait l’impression de rentrer dans une retraite méditative, se positionner sur un perchoir d’où il pourrait contempler le devenir de sa vie et celle de cette petite partie de l’humanité, encore une fois, encore autrement. Il n’avait pas l’intention de s’enfermer, juste s’isoler, se mettre à l’écart d’un mouvement auquel il ne pouvait plus participer par manque d’énergie, par manque de volonté aussi. Il était arrivé à un tournant de sa vie, moment où il devait observer et ne plus être actif. Ses pièces étaient meublées de manière neutre tout comme la couleur des murs, il possédait tous les moyens d’informations modernes et ne serait pas sans nouvelles, sans informations de ce que le monde allait vivre durant ce temps de repli sur soi-même. Il avait un grand miroir dans son entrée, il pourrait aussi se regarder vieillir. Quand il pensa que tout était en ordre, que tout était prêt, il alla à la porte de son appartement, c’était un 24 août à 17h32, il savait qu’il ne repasserait pas le seuil de cette porte avant longtemps, il n’avait pas peur de jamais…

Ces derniers jours de l’été sont beaux, il reste souvent le soir sur son balcon, écoutant de la musique et lisant un livre, il vient de replonger dans l’oeuvre de Flaubert, il en aura pour quelques semaines, après ce sera Céline, il ne pense même pas à regarder ce qui se passe en bas et ceux qui courent pour aller chercher le tram qui toutes les onze minutes de cinq heures à minuit passe, emmenant et déposant. Il lit, il boit du vin, chose qu’il n’avait jamais fait chez lui auparavant, il l’avait fait ailleurs en compagnie de gens à qui il n’avait rien à dire et qui grâce au vin finissaient par lui parler… Il boit en se taisant, tout au plus il pense, il se contente de quelques images qui défilent, ce ne sont pas des souvenirs, ce sont peut-être des idées qui lui viennent à l’esprit mais il ne veut pas en garder la souvenance, donc ce ne sont pas des souvenirs. Ses journées sont identiques, ensoleillées, il n’a pas gardé de montre ou de pendule, s’il veut savoir l’heure il lui sera possible de chercher sur internet, le lien des liens… celui qui vous permet d’exister au pluriel ou de disparaître tout en étant là. Il ne veut pas savoir l’heure. Il lit, il boit, il mange quand il en a envie, il ne s’occupe pas des autres… Il ne sent plus les autres et s’en porte beaucoup mieux pense-t-il. Il pense beaucoup aussi…pas encore trop. Il pense à son passé, à ses photos qu’il a faites, il ne pense plus comme auparavant à celles qu’il veut faire… d’ailleurs il n’a pas touché un appareil photos depuis qu’il a fermé sa porte, il ne l’a pas fermée à clef, non, les clefs sont sur la porte mais elle n’est pas techniquement close, il pourrait sortir s’il le souhaitait, s’il reste chez lui c’est parce qu’il le veut, une bataille et une victoire de l’esprit. Il passe ainsi quelques semaines jusqu’à la deuxième quinzaine de septembre. Ce sera sa première livraison et il ne sait pas comment cela va se passer et redoute presque à devoir accepter ouvrir sa porte. La sonnette retentit, une voix à l’interphone qui demande ce qu’il faut faire et un photographe qui répond qu’il suffit juste de monter au septième étage et de déposer l’ensemble des colis dans le couloir quand la porte serait ouverte, lui ne passera pas le seuil mais le livreur touchera un pourboire… Cela se passe ainsi jusqu’au moment où le livreur sonne et que le photographe lui ouvre la porte… C’est un corps grand, tordu mais musclé, non… musclé mais horriblement tordu, au-dessus de celui-ci un visage totalement asymétrique dont un œil est aveugle, la bouche est pourvue de dents hautes, larges, trop grandes pour leurs mâchoires, il pourrait faire peur, mais il sourit et tout n’est plus comme le photographe l’espérait, il est touché par la simple rayonnance de ce visage. Il dépose aimablement tous les colis et il dit qu’il repassera dans quinze jours. Le photographe paie, répond à ce sourire par un merci et range sa nourriture dans son réfrigérateur… il n’a pas franchi le seuil de sa porte, le livreur a juste déposé à l’entrée. Le photographe a la sensation que ce qui s’est passé est conforme à ce qu’il avait décidé si ce n’est le visage de cet homme, qu’a-t-il vécu pour être ainsi ? Pense-t-il l’espace d’un court moment d’immobilité puis il retourne à sa lecture, sa méditation, son silence. Il n’a pas la sensation que le temps passe, il se sent bien dans sa bulle, loin de l’appareil sociétal. Pour la première fois, il passe du temps à observer ce qui se passe en bas, il est là sur son balcon, il voit de son balcon. Il est presque midi, en bas sur le trottoir deux hommes discutent fortement, l’un deux semble s’énerver, commence à tenir l’autre par l’épaule pour l’obliger à le suivre, mais celui-ci refuse, l’autre le frappe, il s’en suit une bagarre… Le photographe est en haut, il regarde, loin de cette réalité, presqu’apaisé il retourne à sa lecture et s’endort, se réveille et regarde la télévision, il se trouve violemment plonger dans un flux d’informations toutes plus alarmistes les unes que les autres, au fur et à mesure qu’il fixe son esprit il sent que son corps ne peut plus imprégner l’histoire qui se déroule sous ses yeux, il en tremble, ce reflet du monde ne lui correspond plus.

C’est le début de l’automne, cela fait presqu’un mois qu’il est là haut dans son appartement, le livreur est venu livrer trois fois, le photographe a regardé par son balcon plusieurs fois, il n’a rien vu d’intéressant, juste des gens et des voitures passer. Il n’a pas eu envie de passer le seuil de son appartement, il a reçu quelques coups de téléphone qui lui ont fait du bien, c’est tout du moins ce qu’il en a ressenti une fois qu’il a raccroché l’appareil, il n’a pas rallumé la télé, sa concierge lui monte le courrier, elle a pour consigne de sonner et de le lui donner, il ne passe pas le seuil, elle non plus. Il a la chance d’avoir un vide-ordures encore en service, le problème de ses déchets ne se pose donc pas. Il lit beaucoup, dort beaucoup, mais ne se souvient pas de ses rêves, il a encore quelques images en tête, des récurrences, des fulgurances…elles s’estompent très rapidement. Il y a dans son appartement une pièce qui est restée vide, il l’a entièrement occultée et peinte en noir mat, il a recouvert ses vitres d’un papier noir, il a chassé la moindre raie de lumière de cette pièce, c’est une chambre noire, parfois il s’y repose sur le sol qu’il avait, avant, recouvert d’un linoléum noir mat, il y rentre pieds nus, entièrement nu souvent. Il pense que c’est comme un caisson d’isolation sensoriel, lui qui a écrit avec la lumière, il se plaît dans le noir, non… dans l’absence de lumière. Face à la fenêtre occultée qui n’est pas une fenêtre mais une baie vitrée, il y a un mur qu’il a repeint en blanc. Il a envie de percer un petit trou pour laisser passer la lumière, juste un petit trou, il le fait mais cela ne lui plaît pas, la forme n’est pas exacte, la lumière est diffuse. Il prend un carton noir au milieu duquel il découpe avec un cutter un cercle de moins d’un centimètre, le plus exact possible, puis il le pose par-dessus le papier occultant, à l’emplacement du trou, ce qui rend les contours de celui-ci précis et permet le passage des rayons lumineux ; une image inversée se forme sur le mur blanc, l’image de ce qu’il y a de l’autre côté de la rue, juste en face, quelques fenêtres, fermées pour le moment. Il voit ce qui est immobile au dehors, couché sur son sol, rien ne bouge à l’extérieur, il reste ainsi à contempler quelques heures durant. Chacun des huit jours qui suivent le 22 septembre il s’isole ainsi dans cet espace désensibilisé, le regard fixé sur ce mur qui supporte l’image de cette série de fenêtres qui ne sont pas ouvertes, elles sont le mur, une limite de plus parmi celles qui l’entourent. À chaque fois il pense à ceux et celles qui sont derrière ces fenêtres, jamais elles ne s’ouvrent, jamais il ne voit bouger, jamais il ne voit de lumière derrière les interstices mais il reste sans espérer plus, cette image fixe, stable, l’apaise encore plus. Une photo sans en être une pense-t-il souvent. La lumière automnale remplace la dureté du blanc de l’été, de son balcon il regarde les gens qui commencent à se vêtir plus chaudement, cela ralentit leurs corps, quand il y a le soleil qui se couche le soir, tout est orangé, ce soleil rasant donne du relief à la moindre des couleurs ternes de leurs vêtements sombres, les gens ne portent pas beaucoup de couleurs l’hiver alors que c’est là qu’ils le devraient. En ce début d’automne il n’a pas pu s’empêcher… mais ce n’est pas lui qui a provoqué, c’est le hasard de la lumière sur le pas de sa porte qui sort violemment de la fenêtre du palier, c’est le fait qu’il ait toujours le même visage fermé au moment où il ouvre la porte…Il a fini par demander au livreur s’il pouvait le photographier, le livreur l’a regardé, étonné, intimidé et lui a dit qu’il réfléchirait. Le photographe a transformé une pièce en studio photo pour l’occasion, il a installé une chambre photographique de grand format, l’objectif face au mur blanc de façon à ce qu’il ait la lumière naturelle passant par sa baie vitrée qui éclaire le modèle, en l’occurrence le livreur, rien de plus, le mur est blanc, il le peint en gris. Il se passe une semaine avant que le livreur finisse pas répondre d’un oui ferme mais très discret, juste après avoir fait signer le bon de commande, ils se donnent rendez-vous le dimanche suivant à 13 heures pour profiter pleinement de la lumière. Quand il arrive, il sonne plus légèrement qu’à son habitude, presque discrètement. Le photographe lui ouvre, le même visage puis le même sourire. Il a revêtu un costume noir pour l’occasion, le photographe ne lui avait pas demandé mais il a senti le besoin de peaufiner son image, ce n’est pas ce dont le photographe a besoin. Il rentre dans le couloir, gêné et passe dans la pièce où trône la chambre photographique, en métal pour le châssis et en cuir rouge pour le soufflet, l’objectif date d’il y a une cinquantaine d’années, il est rayé, il en a vu beaucoup plus que son propriétaire… Le livreur s’installe sur le fauteuil, l’air un peu coincé, certainement par le silence du photographe et son obstination à ne pas le regarder, celui-ci va se placer sous le voile occultant à l’arrière de l’appareil puis il lui demande de rester assis calmement et de garder le regard fixé sur le centre de l’objectif, sans sourire, sans bouger. Il obtempère, le photographe prend un premier cliché en mettant au point sur l’oeil borgne et laissant l’autre dans un flou de contrepoint très léger puis il lui demande s’il accepte de poser le torse nu. Le livreur un peu gêné souhaite des explications, il lui répond que cette simplicité est intéressante, que le fait qu’il soit borgne le rend encore plus photogénique, véritable, humain, et que s’il est torse nu cela lui donnera une dimension mystique. Le livreur de comprend pas tout, mais il est fier de ce qu’il est à ce moment précis et il quitte le haut de son costume et s’assoit noblement, oui noblement, sur la chaise de bois clair qu’il a placé devant le mur gris. Le photographe fait la mise au point, introduit son châssis et demande au livreur de ne plus du tout bouger, celui-ci s’immobilise encore plus qu’il ne l’est et attend le bruit du déclencheur. Le photographe laisse passer le temps jusqu’à ce que tous les muscles de son corps soient aussi tendus que celui du livreur, puis au moment où les muscles du torse du modèle laissent échapper un soupir profond, juste en fin de ce soupir, au moment où il n’y a plus d’air à expirer, à cet instant précis, il déclenche. Il dit au livreur qu’il lui montrera la photographie à son prochain passage, il remet son costume et il repart avec un sourire marqué, il est satisfait. Le photographe va développer le film dans sa salle de bain qui peut aussi servir de labo photo, il remplace son ampoule blanche par une ampoule inactinique rouge, le négatif est parfait, il développera la photo plus tard.

Le temps passe, c’est bientôt l’hiver, la lumière baisse de plus en plus tôt dans la journée, le soleil est rare et bas dans le ciel de cette ville qui a peu d’horizon, peut-être caché derrière les immeubles hauts mais dans sa chambre noire les lampadaires de la rue permettent encore à l’image des fenêtres de venir se poser sur le mur de sa chambre obscure. Chaque jour il y va, se déshabillant devant sa porte, il laisse ses vêtements à terre puis il rentre nu dans la pièce pour s’immerger pendant plusieurs heures dans sa vie sans lumière. Il ne voit que le mur d’en face et à cet instant, ce jour précis auquel je fais référence, à ce moment de luminosité, une des fenêtres s’ouvre, s’entrouvre plus exactement et reste immobile. Cela le perturbe, modifie l’image fixe qu’il s’était créé au fond de son cerveau, il questionne, il doute… Il attend la suite, elle ne vient pas encore, ce même jour. La fenêtre reste ainsi plusieurs jours durant, entrouverte, il passe plusieurs heures chaque jour dans cette pièce noire et l’image ne bouge pas, au bout de quelques jours cela ne l’intéresse plus autant et décide même de ne plus retourner dans cette pièce pendant un certain temps. Un matin, il y a plus de lumière et il replonge dans son noir délicieux, l’image sur le mur est plus claire, plus nette, il la trouve glorieuse. Alors qu’il est allongé comme à son habitude, face à l’image inversée, il voit que la fenêtre s’entrouvre un peu plus et il aperçoit l’ombre d’une femme qui finit de s’habiller, cela dure trente secondes tout au plus, elle passe un manteau certainement avant de partir travailler, il en est ravi, la fenêtre reste entrouverte.

     Les journées se déroulent avec une régularité certaine, l’hiver s’est installé et le photographe existe dans ce temps filant et régulier sans qu’il ressente le moindre ennui, il a beaucoup lu et relu, il a développé la photo du livreur et en la regardant cela lui donne l’idée et l’envie de faire d’autres portraits, mais il ne veut toujours pas passer le seuil de sa porte, il croit même qu’il n’en a presque plus l’envie. Alors il passe une annonce dans la presse, une annonce très simple qui explique qui il est, qu’il s’est enfermé chez lui parce qu’il craint ses émotions, qu’il n’en veut plus, presque plus pense-t-il en écrivant l’annonce, mais qu’il aimerait photographier des personnes qui auraient envie de se faire photographier à la condition qu’elles lui expliquent pourquoi, il laisse son numéro de téléphone puis il passe à autre chose, il va se cuisiner un bœuf bourguignon qu’il mangera le lendemain parce que c’est meilleur quand c’est réchauffé. Quelques jours plus tard il reçoit l’appel d’un vieux monsieur qui lui explique qu’il va bientôt mourir, il en est certain, il a quatre-vingt-neuf ans, il se sait malade et il voudrait laisser à ses enfants une photo de lui, encore heureux de vivre. Ils se retrouvent trois jours plus tard, le vieux monsieur a sonné, il met du temps à monter par l’ascenseur puis il sonne à la porte. Il est très grand, très sec, le teint cireux, le regard terne profondément impressionné par une angoisse, certainement celle de mourir pense le photographe, celle de se faire photographier dit le vieil homme dès qu’il entre. Il est habillé très classiquement, comme on peut l’attendre pour un homme de son âge, un costume noir, une chemise blanche et une cravate noire. Il marche avec une canne en bois, très sobre, son corps décrit un arc de cercle excessivement prononcé, cela fait plus de vingt ans que sa hanche le fait souffrir et qu’il se sert de cette canne, elle en est usée. Il est entré et il est allé s’asseoir sur le fauteuil comme s’il savait ce qu’il doit faire. Il commence à raconter sa vie, sa jeunesse, ses parents, sa guerre, ses enfants, ses femmes, ses amours, son chien qui vient de mourir, cela dure un peu plus d’une heure, puis le photographe s’absente pour répondre à un appel téléphonique, quand il revient le vieux a fermé les yeux, il s’est endormi assis sur le fauteuil, le deux mains posées sur sa canne, la tête en continuité de sa courbure corporelle… Il est calmement beau. Le photographe s’exécute avec lenteur et précision, le vieux ne bouge pas, sa respiration est si lente qu’on peut le croire mort. Le photographe le laisse dormir et quand il se réveille, il est apaisé, presque souriant. Vous m’avez tout dit vieil homme et j’ai tout mis dans votre portrait lui dit-il en lui serrant la main avant qu’il franchisse la porte en boitant malgré sa canne… il est à nouveau seul, il développera le négatif plus tard. Durant les semaines qui suivent, quelques autres personnes sonnent à sa porte, une femme grosse qui se sent laide mais qui ne l’est pas, un homme unijambiste qui veut être photographié nu mais avec sa jambe artificielle, deux jumeaux qui veulent être photographiés de très près, ensemble, pour rechercher leurs différences, un prêtre qui souhaite une photo de lui pendant qu’il prie, il veut voir sa foi dit-il au photographe et enfin une femme. Elle se présente un matin, merveilleusement belle, son visage est souligné par deux yeux bleu foncé surdimensionnés, un nez aquilin, une bouche qui n’en finit pas de sourire, mais quand a-t-il commencé pense le photographe… vous êtes radieuse lui dit-il dès qu’elle franchit le seuil de la porte, elle ne lui répond pas, elle ne parle pas, elle se dirige là où le photographe lui demande de se rendre puis elle s’assoit sur le fauteuil, elle se relève brusquement, quitte son manteau, puis se retourne et quitte son gilet, son chemisier, son soutien-gorge, elle n’a encore rien dit, elle présente don dos au photographe. Quand elle se retourne, ses deux mains recouvrent ses seins puis elle les retire en découvrant une poitrine parfaitement symétrique, dense. Elle regarde le photographe, elle ne sourit plus, ses yeux se sont éteints, ils sont légèrement humides puis elle explique qu’elle a un double cancer des seins, que dans une semaine ils ne seront plus là, qu’elle n’aura plus le même regard, qu’elle n’aura plus le même sourire et qu’elle veut être photographiée avec eux une dernière fois, une dernière fois répète-t-elle. Le photographe est derrière sa chambre, il se sent à l’abri sous son tissu, il ne veut pas, ne veut plus de ce genre d’émotion, c’est pour cela qu’il reste enfermé, il se sent fragile, il pense qu’il va tomber ou pleurer, c’est pareil et il en est certain. Il prend la photo de cette femme torse nu, une fulgurance dans ses yeux, ses deux seins pointent, elle s’érotise… quand l’obturateur se referme, elle se rhabille instantanément et rapidement, on peut croire qu’elle a honte de ce qu’elle vient de faire mais ce n’est pas le cas, au contraire pense-t-elle, elle quitte le photographe en l’embrassant sur la joue et en lui disant merci, elle répète merci en le regardant. Le photographe est trop ému pour lire ou ne rien faire, il veut savoir, il va dans sa salle de bain et développe son négatif, il est contrasté, la lumière était parfaite, il est fier, il tirera une photo demain, pour oublier sa détresse il s’enferme dans sa chambre obscure jusqu’au lendemain matin, ce noir l’isole et l’apaise, il s’endort. Quand il se réveille il choisit de se rendre sur son balcon, il y fait froid, l’image de cette femme est encore présente, mais l’impact n’est plus aussi fort, il va développer la photo sur un papier baryté dans le même format que les quelques portraits qu’il a fait auparavant, il a mis ces photos dans un grand portfolio et parfois il les regarde et pense qu’il n’a jamais d’aussi bonnes photos. Il n’y a pas d’autre émotion que celle des gens qui viennent jusqu’à son domicile, les siennes sont inexistantes, il ne sait pas qui va être derrière sa porte et quand il ouvre à ceux et celles qui se déplacent jusqu’à chez lui, ils viennent le cœur gros et plein, le photographe ne leur parle presque pas et s’il pouvait complètement se taire il le ferait. Les gens se racontent, viennent pour être confrontés à leur image, l’Image de leur image, leur intrinsèque, leur âme, il n’a plus de mots en pensée pour essayer d’exprimer, il se tait une fois de plus… La photo de la femme est merveilleuse, son regard a plongé au centre du vieil objectif et il s’est arrêté sur la couche de cellulose, sensible, c’est le mot que l’on emploie pour un film, la sensibilité d’un film, le photographe n’a plus besoin de l’être, il reste la femme qui elle est merveilleuse. Il n’a fait que mettre en relation ceux qui sont avec ce qui peut recevoir ce qu’ils sont. Je suis objectif pense-t-il. Il commence cette journée avec le sentiment d’avoir fait un pas dans sa relation à l’émotion, celle des autres, peut-être pas la sienne. Il regarde une dernière fois les portraits qu’il a fait depuis qu’il est s’enfermé avec l’impression forte que les personnes sont encore dans la pièce tant elles sont présentes par leur manière de fixer l’objectif. Il rejoint sa chambre noire, nu comme à son habitude, c’est un matin d’hiver sec et ensoleillé, l’image sur le mur est nette, inversée mais nette. La femme qu’il avait aperçue auparavant est accoudée à sa fenêtre grand ouverte, elle est revêtue d’un peignoir gris dont la partie droite retombe naturellement sur la moitié de son bras, dénudant ainsi son épaule légèrement désaxée par rapport au reste du corps, elle ne donne pas l’impression d’avoir froid, elle fume une cigarette de sa main droite et ne bouge pas, sauf lorsqu’elle inhale la fumée. Il la regarde fixement, elle est belle, tragiquement belle, la simplicité avec laquelle elle est présente sur ce mur le trouble et bouleverse son être sensible, il se sent comme une pellicule en train de réagir à la lumière et c’est son esprit qui s’impressionne, il a du mal à respirer face à cette image parfaite et sans savoir expliquer pourquoi il la sent entrer dans sa peau comme la lumière qui noircirait des granions d’argents… Elle a fini sa cigarette, se retire sans fermer la fenêtre, l’image n’est plus là, il se sent seul.

L’hiver se termine, il a revu le femme à sa fenêtre plusieurs fois, elle est venue fumer une cigarette, souvent avec le même peignoir, toujours aussi immobile, l’épaule dénudée, comme si elle venait poser à sa fenêtre pour un tableau que l’on n’arriverait pas finir, alors il lui est venu l’idée de conserver cette image. Il a bouché le petit trou par lequel passe la lumière puis il a déroulé sur le mur qui réceptionne le flux lumineux un papier photo de grand format, plusieurs mètres de longueur sur presque deux mètres de hauteur. Il a noté le moment approximatif auquel elle se présentait à sa fenêtre et a déclenché en enlevant le petit morceau de scotch noir qui obture. Il a laissé plusieurs minutes de pose la première fois mais elle ne s’est pas présentée, il a enroulé le papier mais ne l’a pas développé, il a conservé le papier et l’a rangé dans une armoire.

Le printemps est arrivé sans qu’il puisse capturer son image. Elle n’est pas là au moment opportun ou le temps de pose n’est pas assez long parce qu’elle arrive à sa fenêtre durant l’exposition. Quand il développe, l’image est diffuse, confuse ou inexistante, il désespère. Il y a enfin un seul matin où toutes les conditions sont réunies, quand il laisse entrer la lumière, elle est déjà à sa fenêtre, dans la position qu’il aime tant, encore plus concentrée qu’à son habitude, elle ne fume même pas, elle pose pour moi pense-t-il. Il se tient prêt, le petit morceau de scotch à la main, à fermer le trou à l’instant où elle se mettra à bouger, il guette le moindre frisson mais elle est, ce matin-là, d’un immobilisme déconcertant, il finit par s’en inquiéter brièvement, mais elle se retire et lui a juste le temps d’occulter l’orifice. Il va vers le mur, enlève son papier et se dirige vers sa salle de bain. Il a mis au point un système qui divise sa baignoire en trois bains, pris dans la longueur de celle-ci, pour qu’il puisse développer, ensuite il fait sécher sur un étendoir à linge. L’image est là sur ce papier, à échelle humaine, Il ne s’en est pas rendu compte mais la femme fixait son regard droit vers le petit trou qui selon le photographe ne devait pas être visible, cependant elle donne l’impression de passer à travers comme si elle souhaitait elle-même se poser sur le mur de la pièce… le photographe ne peut s’empêcher de croiser le regard de cette femme, il ne sait pas s’il est fasciné, amoureux, effrayé, en un instant tout a changé dans son esprit, il sait et sent que c’est elle, celle qui va occuper son esprit, sa vie, ses moments de vide, les instants d’inquiétude, ses interrogations dont elle sera les réponses… c’est elle.

Les jours passent et chaque fois il se rend dans sa pièce noire pour y regarder l’image de cette femme, sa femme pense-t-il… Espérer regarder l’image de cette femme, parce que depuis qu’il a fait la photo, elle ne s’est jamais représentée à la fenêtre. Les jours passent, les jours rallongent, mais elle ne vient plus et même si elle vient son image ne s’inscrit plus sur le mur. Il se passe des semaines, il se sent seul, vidé d’une substance, la pièce n’est plus que noire sans autre attrait que le calme qu’elle propose. Les soirées s’allongent, la lumière rougeoie, les ombres s’allongent démesurément, mais elle ne vient plus… Une fois, il ouvre la porte et en regarde le seuil, cela fait presque une année qu’il est enfermé et c’est la première fois qu’il doute de la nécessité de ce qu’il a fait, il voudrait simplement se retrouver dans l’appartement de la rue d’en face et voir cette femme, la voir réellement sans passer par son image, puis il referme sa porte. Plusieurs semaines durant, il procède de la même manière, ouvrant sa porte, regardant son seuil sans le franchir, au fur et à mesure que le temps passe, il doute puis il hésite… Un matin de début d’été, un matin de lumière criante, il ouvre sa porte, franchit le seuil et se précipite dans les escaliers, sort de son immeuble sans rien voir ce qui se passe autour de lui, il ne se passe certainement rien. Il se retrouve dans la rue devant l’immeuble de l’appartement de la femme, sa femme pense-t-il, monte les marches de l’escalier qui mène jusqu’à son appartement et se retrouve face à une porte où ne figure aucun nom, aucune sonnette. Il frappe quelques coups du plat de la main, personne ne répond, il attend quelques secondes, refrappe et décide de tourner la poignée pour voir si la porte est ouverte, elle l’est, il rentre. C’est un appartement très grand, plus grand que le sien mais totalement vide. Il en fait un rapide tour du regard, puis pièce après pièce cherche une présence humaine ou une trace qui lui prouverait qu’elle était là il y a peu de temps, mais la majeure partie de l’habitation est vide. Quand il pénètre dans la pièce principale, il constate la présence centrale d’un écran et d’un lecteur de disque vidéo, à trois mètres de ces appareils, un fauteuil sur lequel est posée une télécommande et une lettre cachetée. Il allume les appareils, au bout de quelques petites secondes un film en noir et blanc débute. Il reconnaît immédiatement des images qui pourraient être des souvenirs, le film se déroule sous ses yeux et il comprend qu’il a été filmé depuis de nombreuses années, quand il photographiait ailleurs, autrement… « ma vie » pense-t-il. Il ouvre l’enveloppe, une simple feuille de papier blanc sur laquelle est écrit : « Ne bougez pas, j’arrive… »

2

Du bout du bar

Cela fait dix ans, peut-être plus mais certainement pas moins, qu’il est là au bar de la poste de Crèvecoeur la Grande, un gros bourg du nord de la France. Il est accoudé au bar avec ses yeux de buveur de bière, des yeux qui brillent, des yeux vides dont le regard vous échappe. Il est là tous les matins, il descend de sa chambre d’hôtel, l’hôtel de la poste, celui qui est juste au-dessus du bar, c’est l’hôtel du bar et il y vit depuis dix ans ou plus peut-être mais certainement pas moins, dans la même chambre, la même chaise qui fait face à son lit de bois, de faux bois, un espèce de mélaminé jaunâtre, dégueulasse, qui s’éclate sur les arêtes des pieds cubiques. Le lit bouge, la chaise bouge, il n’y a que lui qui ne bouge presque pas, son seul geste c’est quand il lève le bras pour porter son verre à la bouche et quand il le redescend lentement pendant qu’il déglutit, à ce moment-là, la moitié de son verre est vide. Personne ne sait comment il s’appelle, sauf la patronne, enfin la mère de la patronne qui avait inscrit son nom sur le registre de l’hôtel il y a dix ans quand il est arrivé avec sa valise, son imper trempé parce qu’il pleuvait fort ce soir là, c’était un soir d’automne, vraiment gris, vraiment pluvieux. La patronne, enfin sa mère elle l’a vu rentrer avec sa valise, elle était toute légère sa valise, elle l’a donc vu rentrer et lui, il a demandé si elle avait une chambre libre pour le reste de sa vie. Elle l’a pris pour un cinglé. Une chambre pour le reste de sa vie… ? Pensa-t-elle. « Il faut être un voleur ou un assassin pour demander un truc pareil, moi il me fout la trouille, je vais prévenir les gendarmes s’il ne part pas vite. » Dit-elle à sa fille le soir même de son arrivée. Elle mentait la vieille, parce que quand il était rentré, elle avait tout de suite vu qu’il pleurait, pas fort, sans sanglots, mais les larmes ce n’est pas pareil que les gouttes de pluie et çà elle l’avait remarqué. Elle a gueulé parce qu’elle gueulait toujours mais tout au fond d’elle c’est une grosse couche de tendresse qui s’était étalée quand elle l’avait vu rentrer ; il pleurait parce qu’il était triste, la vieille elle n’aimait pas les hommes mais elle détestait encore plus la tristesse que les hommes. Elle ne les aimait pas parce que quand elle avait eu dix ans, il y avait eu un ami de son père qui avait oublié qu’elle n’avait que dix ans et qui l’avait un peu trop aimé, donc elle ne les aimait pas parce qu’il y en avait un qui l’avait trop aimé, un salaud et plus il avait été près d’elle plus elle avait compris ce que c’était un salaud. Cinquante ans plus tard, quand cet homme est rentré avec ses yeux mouillés de larmes sur son visage mouillé de pluie, elle a tout de suite compris que celui-là c’était autre chose, il était fragile, absent, blessé, elle en était certaine, elle a gueulé comme d’habitude, mais elle lui a trouvé une chambre pour le reste de sa vie. Il a monté sa valise pleine de vide, il n’y avait que quelques vêtements, deux ou trois livres, un cahier et un crayon puis il s’est installé pour le reste de sa vie. Le lendemain il est descendu au comptoir du café, a pris une place au bout de ce comptoir, pas n’importe laquelle, la sienne, placé au fond, tout au bout, il voyait tous les autres, ceux et celles qui passaient dans la rue, ceux et celles qui entraient dans le café, mais lui personne ne pouvait le voir parce qu’il était caché par un pilier peint en gris. Il s’est accoudé en essayant plusieurs positions de coude gauche parce qu’il était droitier, plusieurs positions de jambes, quand il a trouvé la sienne, celle qui le mettait dans l’état d’être l’équivalent formel du pilier gris, il n’a plus bougé. Il avait encore les yeux humides, le regard surtout pas dans le café, un peu comme si ce qu’il voyait se passait à l’intérieur, c’est comme cela que la vieille l’avait décrit à sa fille: « … il est pas là, il est à l’intérieur… » Le premier matin il a pris une bière, il a peut-être mis une heure à la boire, par petites gorgées. La patronne était certaine qu’il n’avait jamais bu d’alcool et c’était certainement vrai parce que la patronne elle en avait vu de la viande saoule, de la chair avinée… du distillat de non-vie de ceux qui n’ont plus envie et qui s’arrêtent un matin dans un bar, un café pour commencer à y mourir tout doucement. Après cette première bière, il a juste lever le bras avec son verre vide, la patronne a gueulé : « une autre ? » Il a exécuté un maladroit signe de tête, mélange de oui et non, un peu à l’indienne mais sans le faire exprès, la bière est arrivée aussitôt, la vieille a récupéré le verre vide et lui a fait un petit sourire, elle en faisait jamais des sourires, cela lui a presque fait mal aux joues, mais il ne lui a pas répondu, il est reparti pour l’intérieur, derrière ses yeux humides. Jusqu’à la fermeture il a accompli les mêmes gestes, il est allé pisser quelques fois, toujours droit, toujours humide. Plus il buvait plus il était loin dedans, mais il ne faisait pas un bruit, ne bougeait pas, respirait au rythme du tic tac de la comtoise qui était juste derrière lui et quand il allait pisser on ne s’en rendait pas compte, il y avait que la patronne qui le savait.

C’est certain que son arrivée en avait étonné plus d’un, à vrai dire c’était plus son attitude qui les dérangeait que sa personne, ils s’en foutait tous de qui il était, ce qui les perturbait c’était qu’il ferme sa gueule, qu’il ne réponde jamais aux questions, qu’il boive toujours la même chose. Au début, certains n’osaient dire, puis ils commencèrent à se moquer, à raconter des conneries de bourrographes, des « il paraît que », « j’ai entendu dire que… » Lui il s’en foutait, tous les autres croyaient qu’il était sourd, neuneu, débile, pourri, merdeux… pas net. Et puis un jour la patronne, elle a gueulé plus fort que d’habitude, beaucoup plus fort, elle les a fait tous taire, cela faisait peut-être six mois qu’il était arrivé, elle les a tous menacés de les foutre au régime sec s’ils continuaient à dire des conneries. Ils l’ont regardée, pris la mesure de l’injonction et plus personne ne l’a ramenée. Le soir quand il remontait dans sa chambre, c’était toujours à l’heure de la fermeture, ni avant ni après, il devait être saoul comme un cosaque avant une charge de cavalerie mais il marchait droit les quelques mètres qui le séparaient de l’escalier qu’il montait toujours avec la même régularité… On entendait sa porte se refermer, un silence total sans ronflement jusqu’au lendemain matin à l’heure de l’ouverture. Il n’était jamais le premier, il descendait quand le café était ouvert et que les habitués du matin avait déjà jeté derrière leurs cravates leurs cafés calvas d’avant le travail et celui d’après mais en prévision d’une éventuelle impossibilité de se rendre au café, lui c’était toujours une bière, une par heure à peu près, treize heures durant. Parmi les bruits qui glissaient sur le comptoir, on entendait qu’il était l’amant de la patronne, le père de sa fille… que des conneries, parce qu’à vue de nez ils devaient tous les deux avoir le même âge mais un café où on ne raconte pas de conneries grosses comme le comptoir ce n’est plus un café. Il y en avait bien certains et certaines qui avaient essayé de lui parler, gentiment, on ne pouvait qu’être que gentil avec lui, il ne parlait jamais, il ne répondait jamais, tout au plus il donnait parfois l’impression de sourire. Une fois la Mauricette elle avait voulu lui parler. C’est une sacrée Mauricette, elle n’a plus de dents, d’abord parce que son ancien mari lui en a cassé quelques-unes le jour de leur mariage et ensuite parce qu’elle s’est cassée la gueule tellement souvent quand elle était bourrée qu’elle a fini par toutes les perdre… Et puis la Mauricette c’est pas une soigneuse, elle fait attention à rien, elle a perdu ses gamins. Il faut dire qu’ils n’étaient pas de son mari, parce qu’après qu’il lui ait cassé les dents, elle avait mis son ventre dans la catégorie des souvenirs de jeunesse pour ce monsieur, mais la chair est faible, la Mauricette aussi, alors elle avait dit oui à d’autres hommes, par forcément des beaux, pas obligatoirement des gentils… Elle avait eu ainsi trois gamins, son mari n’en avait rien à foutre, il picolait sa paye, ne voyait pas trop la réalité qui l’entourait et Mauricette vendait son cul pour nourrir ses gamins, mais un jour monsieur a voulu essayer ses résidus de talents de mâle sur sa fille aînée qui n’était pas sa fille mais qui avait quand même à peine douze ans. Mauricette elle a pas supporté et elle lui a crevé la panse d’un coup de couteau ou plusieurs, elle a fait de la tôle, on lui a pris ses gamins et elle ne les a jamais revus… Depuis elle traîne tous les jours au café de la poste, elle survit en faisant quelques passes, surtout des pipes dans les chiottes du café, le fait qu’elle n’ait plus de dents lui assure une certaine qualité de travail, ça lui paie ses verres, sa nourriture et sa piaule, ça lui enlève pas ses souvenirs, ses larmes dans les yeux et sa rancoeur contre les services sociaux. Le soir quand elle est bourrée, elle gueule, elle pleure, elle vomit toute sa haine, mais elle ne reverra pas pour autant ses gamins… vous la verriez pleurer quand tout lui remonte à ja tête, vomir dit-elle, vomir… Elle lui a raconté tout cela, derrière le pilier, lui a même proposé une gâterie, mais il n’a pas bronché, n’a pas tourné son regard vers elle, elle ne sait même pas si il l’a entendue. Elle s’en est retournée vers l’autre côté du bar en maugréant…Il y a des gueules dans ce café, des histoires plus terribles qu’horribles… des morceaux de vie découpés dans de la chair humaine, ça sent souvent la sueur de dessous de bras bien macérée, la larme amère et salée… la vie, la mauvaise vie. Ils viennent là au café de la poste à Crèvecoeur la Grande comme au confessionnal, ils se parlent, ne s’écoutent presque jamais et finissent dans un au-delà qui pue le vin rouge, la bière et le dégueulis. Marcel, lui aussi il est là tous les jours, les autres l’appellent « culture » et contrairement à ce qu’on pourrait croire il est loin d’être con, bien au contraire, il a une mémoire photographique et il connaît par cœur tous les catalogues de tous de les fabricants d’objets qui ont un rapport avec la technique, la liste est longue sauf pour Marcel. Les autres se foutent de lui et croient qu’il ment mais quand il commence à déblatérer sur les caméras vidéos ou sur les câbles vidéos ou sur les vélos, il y en a pour trois heures et comme l’interlocuteur est souvent fin saoul, cela finit par emmerder et l’écoutant devient con surtout que Marcel a tendance à broder et que ce qui commence bien finit par des interprétations dignes de la Guerre des étoiles… L’autre, celui qui est face à lui le regarde, glauque, vitreux, bièreux et finit par l’envoyer paître et pas toujours aimablement… Il y eut de belles engueulades avec Marcel : les pots d’échappements, les connecteurs péri-satellites, même des trucs qui n’existent pas…une sorte de dictionnaire des objets déçus. Quand il expliqua le catalogue des fusils de chasse de Manufrance à l’homme qui est derrière le pilier cela a duré deux jours, entrecoupés d’une nuit. Le lendemain, Marcel a exactement repris là où il avait stoppé la veille, accoudé au comptoir comme son interlocuteur il a presque tout récité en apnée, l’autre n’a pas bougé, pas un frémissement, même pas une larme ni un sourire… Il n’était pas là. Quand Marcel eut terminé, comme si rien ne s’était passé, il partit le sourire aux lèvres, c’était la première fois qu’un type ne l’envoyait pas se faire foutre… Un vrai dialogue de sourds au café de la poste, il y en a tellement qui parlent tout seuls, qui racontent leur vie sans ouvrir la bouche, il n’y a qu’à les regarder, certains vivent le martyr, d’autres titubent depuis le jour où le sol a cédé sous leur pieds, un morceau d’amour en moins, l’autre qui est parti, l’autre qui n’est pas parti, l’autre qui n’est plus celui qu’il était et puis ils ont glissé lentement vers l’enfer, à Crèvecoeur la Grande, au café de la poste, juste au comptoir. Il faut les voir quand ils débarquent le matin pour prendre leur premier verre d’antidépresseur, c’est comme cela que certains appellent leur bière, ils tremblent. Ils tremblent tous, tous ont leur visage bouffi, rougi par l’alcool, ils ne sont pas tous cons mais ils le deviennent, ça use les neurones la bière à huit heures du matin tous les jours de toute une vie, surtout que certains ont commencé avant leur naissance dans le ventre de leur mère et dans le verre de leur père.

Depuis dix ans il est là, absent, il fait partie du décor, plus personne ne le remarque, plus personne n’y fait attention. Quand la patronne est tombée malade et qu’elle en est morte, elle a transmis à sa fille les consignes pour tous les clients du café, leurs habitudes, leurs histoires, le secret du nom de celui qui est derrière le pilier a été gardé secret par la fille, alors elle est morte non sans avoir demandé la recette du jour et donné la clé de la caisse où elle mettait parfois les billets et les pièces qu’elle ne voulait pas faire tomber dans la caisse enregistreuse. Lui, il est toujours là, bière après bière, comme un autre pilier. Nul n’a percé le secret de son silence mais c’est surtout que parce que tout le monde s’en fout, Ils sont tous plus ou moins pareils, certains ressemblent à des piliers, lui il en a l’absence… Et puis ce matin, un de plus, un comme les autres avec les gueules du bar, les mêmes voix, le même bruit de fond, les mêmes gens qui passent dans la rue derrière la vitrine, enfin presque… Elle passe, la tête baissée, elle ne marche pas vite et comme si elle sait qu’il est là, elle s’arrête, tourne la tête vers la vitrine et revient vers la porte, elle passe le seuil, rentre dans le café, regarde vers le fond, là où il est, elle se dirige vers lui, le regarde, lui sourit et caresse son visage, comme si elle le connaissait depuis toujours, elle le connaît depuis toujours… Puis elle repart aussi vite qu’elle est arrivée…Il y a un terrible silence dans le café, tous les regards sont tournés vers lui, vers les larmes qui coulent sur ses joues… Il y en a qui pleurent avec lui… Il se met en mouvement, très lentement, sans tituber, il avance vers la porte, franchit le seuil comme s’il voulait suivre la femme qui est partie et puis dès qu’il est dehors, il s’écroule… mort…mort…mort. Ils sont tous sortis, Marcel, la fille de la patronne, Mauricette… pour le regarder, là par terre, ils ramassent son corps, le portent tous bras levés jusqu’à sa chambre, la porte est fermée, c’est la fille de la patronne qui l’ouvre, ils le déposent sur son lit. Sa chambre est pareille qu’il y a dix ans, il a juste entassé des carnets, des centaines de carnets. Il y en a un qui est resté ouvert sur sa table, un stylo posé par-dessus… Marcel s’en est emparé et commence à lire à voix haute :

« …Urinant sur ses pieds, l’homme souriait. Il ne contrôlait plus « se »… lui. Il souriait de cette chaleur sur ses pieds nus, cette chaleur humide dont la sensation ouateuse remontait jusqu’à ses genoux. Il referma le bouton de sa braguette, laissant sa chemise dépasser ou pendre selon… Il avait quitté ses chaussures en sortant de l’un des bars où il avait habitude de voyager dans le temps passé. Il ne prenait que du vin rouge, jusqu’à l’écœurement, jusqu’au vomissement ventral et total mais auparavant il rentrait chez lui et c’est pour cela qu’il quittait ses chaussures, rentrant dans un improbable logis. L’homme ne titubait plus, il glissait selon le relief ou la pente du sol, s’opposant à toute velléité d’ascension autre que celle des trottoirs. Il se pissait dessus… et alors qui t’autorisa à rire ? Qui t’autorisa à le maudire ? Certes il ne se lavait plus, il se rasait mal, il sentait l’odeur d’un corps sans personne pour lui dire qu’il pue, il n’était plus un homme à l’extérieur, mais son intérieur était encore beau, souriant, aimant et aimé….personne ne savait qu’il souriait à l’intérieur, personne ne lui parlait d’ailleurs, personne ou tout le monde ignorait tout de lui…. il ne voyait plus les autres. Il y avait si longtemps qu’il était parti, qu’elle était morte, qu’il avait alors commencé à la suivre mais qu’il s’était arrêté en cours de route pour boire un coup au bar du coin. Ce soir-là, il alla plus loin et ne s’arrêta pas, il eut la force de continuer. On le retrouva le lendemain, étouffé par son vomi, il puait, il était sale, sur ses pieds son urine collait, mais dans ses yeux morts on pouvait encore voir la couleur et l’odeur du corps de cette femme qui l’avait aimé, qu’il avait aimée….Comme un parfum qui s’envolait… »

Ils se taisent tous. Sur la table de chevet il y a une enveloppe jaunie par au moins dix années de lumière d’ampoule incandescente, la fille de la patronne l’ouvre et lit avec une voix fragile entrecoupée de sanglots longs et monotones :

« … Ce soir, je suis venu m’enfermer dans ce café juste pour échapper au sourire de la femme que j’aime… il pourrait me tuer. »

3

C@mériste

Premier mail :

TO : cellequejesuis@gtre.fr

1… comme une absolue nécessité.

Il y a quelques minutes, vers une heure tu réponds à mon message téléphonique écrit, tu me demandes comment s’est passée ma soirée. J’ai failli te répondre : « bien, merci », puis : « merci, soirée calme, au repos… »Je ne te réponds pas… J’ai le sentiment qu’une foule de petits morceaux d’images et de temps se sont agglutinés dans mon esprit, que cette simple et sobre réponse ne saurait suffire parce que de toutes façons elle serait fausse… j’essaie donc de me rendormir, non de m’endormir….Il s’est mis à pleuvoir fort, si fort que j’imagine ta couette étendue dans ta cour, humide, battue par cette pluie puis à nouveau des images… temps où je pense que je ne peux te dire si peu en quelques mots collés à la suite de ton message parce que ce serait comme mentir…

« Ma soirée ne s’est pas bien ni mal passée, elle ne s’est pas passée… »

Que comprendrais-tu à cette phrase? Tu y connoterais divers sens calqués sur tes impressions propres, ce qui s’avèrerait faux, car ce sont des miennes dont tu aurais besoin pour comprendre pourquoi cette soirée ne s’est pas passée… Il faut donc que je dépasse l’espace de ce simple message pour mettre en relation ces bribes qui restent en moi avec le mot émotion dont je t’ai fait part suite à notre déjeuner, toujours dans la dimension de ton téléphone… Je décide alors de t’écrire. A ce moment précis, j’aimerais pouvoir prendre du papier et un stylo et calligraphier mes pensées, mais j’en suis arrivé au stade où je ne peux plus me servir de mon écriture pour communiquer, j’ai réussi à abstraire celle-ci en un entrelaçage d’horizontales et de points qui sont l’émergence certaine de la confusion de ma pensée et de la lente fulgurance de celle-ci… Ce sera donc le clavier, sur mon lit, avec un seul doigt.

Il y a l’évidente rémanence de certaines images et puis une réflexion à ton sujet. Je commencerai par les images… Il ne s’agit pas de beauté, il ne s’agit pas de toi intrinsèquement. Il y a des instants de beauté qui sont attachés à ta personne; comme lorsque tu regardais au dehors lorsque nous déjeunions et qu’à mon sens tu avais réussi à rejoindre ton appartement où ta couette pendait par la fenêtre, tes raviolis commençaient à refroidir et ta couette était noyée… Ces moments de temps arrêté, suspendus par ton regard qui s’éloigne vers ta gauche, à cet instant précis, sont ce beau qui t’accompagne. Il y a aussi l’image d’un détail… image forte, présente, chaleureuse… cette petite mèche de cheveux qui descend le long de ton oreille droite et qui rebique vers ta joue, plusieurs fois je l’ai vue, plusieurs fois je l’ai regardée, plusieurs fois et avec une emphase grandissante, hautement sensuelle… Ne me demande pas pourquoi…Il y a aussi cet instant où tu t’es équipée de ton casque bleu, un dernier instant…d’autres encore dont je ne peux avoir l’écrit, pas encore, ou l’absence de volonté à leur sujet.

Et cette pensée… tardive mais certaine. Te regardant ainsi parfois partir, tes yeux au loin mais toujours remplis de cette petite étincelle lumineuse, tout au plus la clarté d’une petite allumette, mais évidente… J’ai eu le sentiment que tu étais une femme dont on ne pouvait trahir ni l’esprit ni l’intelligence. C’est pourquoi j’ai pris le parti de t’écrire, te faire part de cette émotion, cette mise en mouvement interne qui positionne mon doigt sur le clavier, ce temps de ma vie où il ne s’est rien passé mais durant lequel se mettait en place les images, le temps, les mots, ton image, tes mots, ton temps. Ma soirée ne s’est pas passée parce que je ne me suis pas occupé de mon temps, j’étais entre mon intérieur et cette émotion. Utiliser des mots, écrits, pour te dire ma soirée. Te parler m’étant impossible il y a alors l’absolue nécessité de l’écrit durant mon temps d’insomnie…

Ma soirée s’est passée ainsi, entre tes images faisant irruption dans mon cerveau perpétuellement en chantier et l’émergence d’un besoin de t’écrire.

Et puis la décision que je garderai le vous parfois pour te parler, je ne sais pas encore quand ni pourquoi…

Il est 3h42…je ne suis pas certain de pouvoir dormir, je ne suis pas satisfait de la qualité de ce que je t’ai écrit, cependant je te l’enverrai… mon prochain message que je t’écrirai à mon réveil pour ne pas te réveiller sera:  » Je vous ai écrit un mail. »

(entrée).

Deuxième mail :

TO : cellequejesuis@gtre.fr

2…Qu’en penser ?

Ce n’était que le descriptif d’une émotion, pas autre chose… Il n’est pas question de sentiments… Moi aussi je suis boiteux en la matière, je ne saurais augurer de l’état de mon futur et encore moins du vôtre et prétendre avoir une incidence sur le devenir de cette rencontre que je fais avec vous. Je me suis permis cet écrit parce que j’en ai senti la nécessité… l’intime nécessité. Je pense être à l’âge où je peux dire et vous à celui où vous pouvez entendre… Il est normal que je vous dise quand je ressens ce que je ressens… cela fait partie de cette rencontre… Si cela vous gênait, je redeviendrais un anonyme…

(entrée).

troisième mail :

TO : cellequejesuis@gtre.fr

3… De par ton regard…

Quelques instants, quelques secondes, j’ai croisé le langage de tes yeux…ce que j’ai cru comprendre sans en connaître les mots. Tu regardes ou tu fuis de par ton regard… parfois il se pose, questionne légèrement et tu regardes ailleurs, autrement ailleurs puis tu reviens, souris et dis… entre en scène ton silence et ce regard qui articule la ponctuation de ton silence… tes yeux, tes moments de sourires qui forcent l’éclat de tes yeux… l’émergence de tes simples imperfections masquée par la violence de ton sourire… alors tu es naturellement belle, partagée entre ce que tu regardes, entre ce que tu as vu, entre ce que tu te tais, entre ce que tu veux savoir… la dynamique de ton silence… c’est cela cette lumière que j’ai vue. (entrée).

Quatrième mail :

TO : cellequejesuis@gtre.fr

4… De vous à moi… me nourrir de vous…

Il n’est pas aisé de choisir entre un sein dont vous vous nourrissez et une bouche qui vous nourrit… Quel en serait l’attrait premier ?

La douceur du sein, sa peau légèrement plus fine sous le dessous ; une peau sur laquelle je poserais ma main, juste au dessous de ma bouche cherchant l’aréole, sa sensibilité accrue accaparerait mon attention, mon intention jusqu’au téton justement nommé, celui par qui l’on tète… de ma bouche, la nourrice en serait nourrie. L’odeur plus subtile de cette chair nourricière, sa chaleur légèrement plus humide à l’heure où le corps est justement fatigué, sa saveur salée sucrée… juste au moment de la première sueur… celle-ci.

La bouche ; celle qui sourit, celle qui m’a souri, celle par qui tu parles… celle par qui tu oses… Elle ne pourrait me nourrir, plutôt m’abreuver, étancher ma soif plus que mon désir, assouvir ma faim. Tout est question de lèvres et de goût, ce fameux goût de l’autre…

Pourquoi devrais-je choisir ?

(entrée).

Cinquième mail :

TO: cellequejesuis@gtre.fr

5… Je mange peu de pâtisseries… pour toi je me ferai violence… mon goût, pas trop sucré, mais fondant sous la langue… certainement une que je pourrais à loisir étaler sur ton corps, une crème brûlée avec un caramel liquide et tiède dont le roux ferait écho à tes cheveux… je ne te dis pas comment je la mangerais… tu ne me le demandes pas…tes yeux fermés cependant.

(entrée).

réponse

De : Mail Delivery System <MAILER-DAEMON@smtp-webmail-pdmz.in.oc-vezoul-marseille.fr>

À : yc-andreas-despraux-orleans@juyty-hytygf.gt

Date : mercredi 24 septembre 2014 09:21:46

Sujet : Undelivered Mail Returned to Sender

I’m sorry to have to inform you that your message could not be delivered to one or more recipients. It’s attached below. For further assistance, please send mail to postmaster. If you do so, please include this problem report. You can delete your own text from the attached returned message.

The mail system :

< cellequejesuis@gtre.fr>: host

proxy-smtp.in.gtsrtdf.jujhyytyh.kiuy.fr[194.168.68.90] said: 55.095.1.1 unknown or illegal alias: cellequejesuis@gtre.fr(in reply to RCPT TO command).

Off

4

Sortante

     Elle est encore dans son lit, son mari est parti travailler depuis longtemps, elle ne travaille plus. Elle est encore dans son lit et elle se réveille. Elle n’a pas encore d’enfants, elle espère en avoir bientôt, elle fait tout pour, son mari lui fait l’amour tous les soirs, même quand elle n’en a pas envie. Il est parti travailler très tôt ce matin, il part toujours très tôt le matin, il ne la réveille pas, il la laisse dormir, mais comme elle est sa femme, elle se lève pour lui préparer son petit déjeuner et lui prépare pour sa femme, qu’il n’a pas voulu réveiller, son café. Ils partagent ce petit moment intimement, lui part travailler et ne rentrera que très tard, elle reste tous les jours à la maison, elle pourrait peut-être sortir, mais pas avant d’avoir prévenu son mari. Il lui téléphone très souvent pour savoir ce qu’elle fait, il veut savoir. Après avoir pris leur café ensemble, une fois qu’il est parti travailler, elle se recouche pour une heure ou deux et c’est dans ce second sommeil qu’elle fait ses plus beaux rêves, elle est dehors, par un jour de grand soleil, d’ailleurs elle sent sa chaleur sur sa peau, elle constate toujours qu’elle est peu vêtue, presque nue et c’est au moment où elle veut regarder son corps que le rêve prend fin. Elle se réveille lentement, toujours de la même manière, en observant les murs de sa chambre dont elle a refait le papier récemment. C’est un papier vert amande décoré de petites fleurs roses, cela ne plaisait pas à son mari au moment du choix mais il a bien voulu lui faire plaisir. Donc le matin elle ouvre les yeux et regarde avec bonheur ce papier peint, qui décore ses murs, son plafond… Il y a une fenêtre dans cette chambre, son mari a fait mettre des barreaux parce que les voisins se sont fait cambrioler il y a deux ans, elle n’a rien dit parce qu’elle n’aurait pas osé contrarier son mari mais elle a pensé que tant de barreaux à toutes les fenêtres de la maison c’était un peu trop sévère, cependant elle ne pouvait pas imaginer que son mari ait pu avoir tort et elle respecta ce choix dès la prise de décision, cela ne la rendit pas malheureuse. Son mari était un homme merveilleux selon elle, il la couvrait de cadeaux, veillait sur sa santé, lui choisissait ses vêtements, ne passait pas une demi-journée sans qu’il l’appelle au téléphone plusieurs fois si bien qu’elle disait que lorsqu’il n’était pas là à ses côtés c’est comme s’il l’avait été. Elle était heureuse et c’est lui qui le disait. Alors qu’elle ouvrait les yeux, elle recevait son premier coup de téléphone, c’était toujours son mari parce que personne ne connaissait leur numéro, il ne fallait pas être dérangé par ces commerçants, c’est lui qui le disait. Après ce premier appel, elle se rendait dans sa salle de bain, elle était très fière de cette pièce, c’était son mari qui l’avait entièrement conçue, la forme des vasques, la couleur des carreaux. Il avait dit qu’il avait tout choisi en fonction de la couleur des yeux de sa femme mais il n’avait placé qu’une toute petite glace et même pas au-dessus de l’évier, légèrement décalé et juste la taille qu’il faut pour que sa femme puisse voir une petite partie de son visage et une autre en se déplaçant légèrement mais jamais celui-ci n’apparaissait entièrement. Ce n’était pas facile pour se maquiller mais elle y arrivait quand même, même si son mari limitait l’usage du maquillage aux seuls soirs où il était présent, parce qu’il n’était pas là tous les soirs, il travaillait beaucoup et il enfermait le maquillage de sa femme dans une armoire de salle de bain dont il possédait la clé. Il disait que sa femme ne voyant pas totalement son visage ne se verrait pas vieillir et serait alors bien plus heureuse que si elle  voyait son image flétrie par le temps. Dans sa salle de bain, elle se préparait donc sans voir son image dans sa totalité mais elle y arrivait et quand elle en sortait elle était toujours très belle de façon à plaire à son mari, elle était belle pour lui. Ses vêtements comme ses sous-vêtements étaient choisis avant qu’il parte au travail, tous ne plaisaient pas à sa femme mais elle les portait parce que lui, son mari, chaque matin avant qu’il quitte la maison, les lui préparait sur le fauteuil qu’il avait placé à cette occasion dans leur chambre. Elle s’habillait sans penser à changer quoique ce soit, elle n’aurait pu en aucun cas le faire même si elle l’avait souhaité, parce que ses vêtements étaient enfermés dans une armoire dont son mari possédait la clef, il possédait toutes les clefs de la maison. Ensuite elle s’occupait de son logis. Sans hâte et avec la plus grande précision elle nettoyait, lavait, frottait, préparait un repas pour quand son mari rentrerait le soir, elle ne laissait rien trainer, n’oubliait pas de nettoyer le moindre recoin car il vérifierait même s’il n’en donnerait pas l’impression. Quand tout ce nettoyage journalier était terminé, comme il le demandait gentiment sans vraiment insister mais en disant cependant qu’il aimait que ce fut propre tous les jours et à chaque fois qu’il rentrait et même quand il ne rentrait pas, elle allait s’asseoir sur son fauteuil, le sien, pas celui de son mari, elle n’aurait jamais osé, et attendait son retour, tout du moins les soirs où il était prévu qu’il rentre. Quand il ne rentrait elle restait quand même assise et attendait l’heure qu’il lui avait fixé pour le repas. S’il ne lui avait pas dit, il le lui téléphonait et depuis dix ans il n’avait jamais oublié de téléphoner ou de lui dire à quelle heure elle devait dîner. Quelques fois dans l’année, il sortait avec sa femme et pour l’occasion elle revêtait une nouvelle robe qu’il lui avait offert pour l’occasion. Sa journée était exactement pareille si ce n’est qu’il rentrait plus tôt et qu’elle était alors obligatoirement prête comme il le lui avait dit au téléphone. Elle l’attendait dans l’entrée, face à la porte. À l’heure dite il arrivait. Elle entendait les clefs tourner dans les serrures puis il rentrait en souriant, elle venait l’embrasser, ils échangeaient quelques mots, il s’enfermait dans son bureau pour finir de régler quelques affaires, elle attendait… Venait le moment où il était près et alors il lui faisait signe de revêtir son élégante burqa qu’il avait eu la gentillesse de lui laisser choisir parmi tant d’autres.

5

Du bout du doigt

Cet homme était un homme amoureux, elle ne l’était plus ou ne l’avait jamais été ou l’avait été sans qu’elle le sut ou sans qu’elle le voulut, elle l’avait quitté, brutalement selon lui, essentiellement pour elle. Lui, qui aux dires de cette femme n’était ni généreux ni tendre, souffrait viscéralement, c’est ce qu’il ressentait dans son âme pour peu qu’elle existât, il souffrait finalement. Il débarrassait sa peau, retournée et vieillissante, de cette femme qui était à l’intérieur, entière, vivante. Tout avait commencé cinq années auparavant par un regard et une certitude : « c’était elle » avait-il pensé cette fois-là. Ils se connurent bibliquement, il y eut du temps amoureux, des heures heureuses et souriantes et puis des fins, plusieurs, jusqu’à la dernière. Il l’aimait à chacun de ses sourires, à chacune de ses respirations, il l’aimait plus et encore sans savoir pourquoi, sans voir… mais elle ne s’en nourrissait pas, il l’aimait sans rien recevoir si ce n’est sa présence, son corps… comme un juste échange et pourtant il l’aimait toujours plus. Quand elle le quitta sans raison apparente, sans cause apparue, sans mot ou peut-être simplement : « fin » ou « je voudrais te dire quelques mots », il n’y en eut qu’un seul qui prit sens, les autres il ne les comprit pas… et puis ce fut la fin, celle qui lui avait été annoncée. Elle était dans sa peau, il fallait qu’il s’en débarrasse ne serait-ce que pour mieux respirer, mieux vivre mais il lui était dur de vivre sans elle, sans sa voix, sans son odeur, sans ses silences, ses plaisirs… mais c’était la fin… Tout doucement il se débarrassa de son image qui occupait son esprit, il en rêvait la nuit, en pleurait le jour, son corps commençait à le faire souffrir, exactement près de son dos, à un point précis, là où il avait eu l’impression de prendre un coup d’épée dans le dos, comme si, sans élégance, elle l’avait poussé hors du train qu’il croyait prendre avec elle pour un voyage trop court… mais c’était la fin. Il eut mal, suffisamment mal pour ne plus penser à elle quelques moments par journée mais son corps commençait à se raidir, se durcir, s’insensibiliser, c’était un corps qui se débarrassait d’une autre qui l’avait habité jusqu’au moindre de ses atomes. Ses muscles se paralysaient, ses membres se repliaient sur eux-même et elle, la femme, sortait lentement par les pores de sa peau. Des jours silencieux passèrent, des mois oubliés aussi mais elle était encore en lui. Il se forçait à la haïr, à la détester, il aurait aimer la gifler, lui faire sentir ce mal enduré autant qu’il aurait pu pour qu’elle s’échappât plus et mieux mais son propre corps commençait à devenir pesant, ralenti, alourdi… éteint ; sa jambe gauche ne bougeait déjà presque plus et sa peau anesthésiée ne ressentait plus, elle frissonnait parfois de manière réflexive, indépendante du reste de son être, dépendante de cette femme qui, espérait-il, glisserait hors de lui, comme la douleur d’un accouchement qui se termine. Il passa encore du temps devant ses yeux, temps de haine, temps d’oubli forcé, sans lumière, toujours à sentir de moins en moins, déjà il avait « oublié » certains détails, il ne pensait pas d’autre mot, n’en espérait pas d’autres, mais tout au plus les avait-il rangé dans un espace incertain de sa mémoire, car par sa douleur amplifiée il les savait encore présents, inoubliables pensa-t-il… Ses deux jambes perdirent leur usage, il ne marcha plus et resta donc assis chez lui à essayer d’oublier, rien n’était plus dure que de penser à oublier, se battre contre la foule des souvenirs, tout n’allait pas si vite… Il lui restait beaucoup d’images mobilisées dans son cerveau et plus son corps se fixait dans un espace restreint plus son esprit restait cloitré à l’intérieur de sa boite crânienne. Il ne bougeait plus les bras, juste le cou et le tronc étaient mobiles, la douleur de cette fin d’amour se localisait dans sa tête, chaque image était douloureuse, chaque souvenir insupportable, il luttait pour ne plus en avoir, son corps luttait pour l’expulser comme une maladie honteuse… Puis un matin son tronc fut paralysé, il ne lui restait plus que les mains et les premières images de son histoire qui accompagnaient cette lente descente dans l’immobilité. Il partageait son temps entre ce qu’il voyait le jour face à son lit et l’image de cette femme, il n’avait plus de souvenirs, juste l’image de cette femme. Le jour comme la nuit, elle était là, son reste de corps définitivement appesanti aussi, sa main gauche venait de la lâcher, son œil gauche également, il ne voyait presque plus de l’oeil droit et son esprit ne se résumait plus qu’à la seule image de cette femme, comme si elle avait été accrochée au-dessus de la cheminée qui était face à lui. Un matin, définitivement paralysé, le cerveau presqu’éteint, il sentit que sa dernière image commençait à le quitter, son corps qui le faisait souffrir depuis plus d’un an commençait à lâcher prise, il allait mourir, il le savait. L’image qu’il voyait depuis si longtemps s’estompait, il la sentait maintenant glisser hors de lui, lentement, elle accompagnait sa respiration de plus en plus lente, rare et incertaine, elle se resserrait autour du corps de cette femme puis elle glissa dans le silence. Il ne lui restait que la dernière phalange de son index et alors que le filigrane de l’image s’effaçait, il s’accrocha à celle-ci avec toute la force du bout de son doigt et il partit avec elle, ailleurs, pour ne plus être obligé de voir cette femme qu’il avait aimée…

6

Du chant

Elle se nomme Claretta, elle est encore jeune, jolie mais elle ne sait ni veut se mettre en valeur donc elle est invisible aux yeux des autres. Ils ne la remarquent pas, ne la voient pas parce qu’elle ne sort pas de la masse grouillante de la ville où elle habite, elle est sans exubérance, elle s’habille en gris comme si elle voulait que cette ville l’absorbe dans son uniformité. Tôt le matin, elle part travailler, un métier dans un bureau, derrière un bureau, dans une pièce close, elle ne croise que très peu de personne, cela lui convient parce qu’elle ne veut réellement voir personne, elle se plonge dans son traitement de texte, son tableur, ses livres derrière elle dans une bibliothèque noire et banale. Elle travaille comme expert analyste pour un cabinet d’avocat, spécialisée dans le droit international et malgré son jeune âge elle manipule silencieusement les lois d’une vingtaine de pays, une dizaine de langue qu’elle écrit et d’énormes dossiers qu’elle seule arrive à résoudre. Cette capacité à gérer de mémoire d’énormes quantités d’informations avait impressionné son patron le jour de son entretien d’embauche, citant de mémoire des textes de loi et des jurisprudences toutes plus rares les unes que les autres. Elle sait qu’il ne faut pas faire déborder sa vie personnelle sur sa vie professionnelle et c’est pour cela qu’elle n’e parle pas jamais , les rares fois où elle prend les parole c’est pour gérer un dossier ou questionner au sujet de l’un d’eux. Ses collègues ont essayé de lui parler, de lui sourire, de la questionner sur sa vie, de l’inviter à diner mais jamais elle n’a répondu ou si brièvement qu’aucun ne saurait décrire avec précision le son de sa voix… Son patron, gros avocat d’affaires à faire, dit d’elle qu’elle est terriblement efficace, ses collègues masculins froide comme un réfrigérateur, ses collègues féminines, distante. Cela ne la préoccupe pas, ni ne l’indiffère car elle est au degré zéro de l’empathie, une forme d’autisme voulue ou une appartenance à une autre dimension, il est certain qu’elle n’est pas là parmi les autres. Elle arrive toujours à l’heure au bureau, en repart toujours aux mêmes horaires, personne n’ose lui demander de rester plus tard parce que son travail est toujours fini aux dates qui lui sont demandées et il n’y a jamais rien à lui reprocher, son patron la considérant comme un perle rare qui lui permet de gagner beaucoup d’argent lui autorise cette rigueur d’emploi du temps que, d’ailleurs elle a su imposer par la qualité de ses prestations. Quand elle prend le chemin qui va la conduire à son appartement, elle marche d’un pas rythmé, très rythmé, soutenu, régulier. Elle tourne la clef dans sa serrure puis elle rentre, en premier elle allume son lecteur de musique, puis elle s’assied. Elle écoute toujours le même morceau, le début du Stabat Mater de Pergolèse sans sourire, sans pleurer mais attentive au plus haut point, son œil est plus vif, plus attentif. Quand le morceau s’arrête là où elle l’a programmé son arrêt et il s’arrête tous les soirs au même endroit, elle va se doucher très rapidement. C’est une douche sans artifice, sans orifice, elle se lave, se rafraîchit et se rhabille mais pas avec les vêtements qu’elle a portés le matin, elle revêt une petite robe grège ; elle possède toute une série de vêtements qu’elle s’est fait coudre dans un tissu qui lui plaisait autant par sa couleur que par la qualité de la matière. Ainsi vêtue, été comme hiver, elle part et marche plus vite qu’elle ne le fait pour se rendre à son travail, elle rejoint de ce pas pressé mais sans oppression d’autres personnes vêtues de la même couleur qu’elle. Ils se rassemblent dans une salle à l’acoustique parfaite maîtrisée. Quand chacun arrive, il se place exactement à l’endroit qui lui a été attribué selon le timbre et la hauteur de sa voix le jour où il a été accueilli dans ce groupe. Elle se place au centre de la pièce, l’exact centre de la pièce… Quand ils sont tous arrivés, ils attendent silencieusement l’arrivée du chef de choeur, parfois c’est long, d’autrefois c’est lent et souvent il est là avant eux et elles mais il se place toujours en dernier, il n’est pas au centre, il est en haut, un peu plus haut que l’ensemble du groupe parce qu’il doit tous les voir et surtout elle… Quand leur silence est là posé sans être pesant, le chef de choeur désigne d’un doigt ferme et juste, Claretta. Elle ouvre la bouche, joliment, les yeux mi-clos et laisse sortir le « la », le plus pur qui soit, le plus juste, celui qui harmonise, qui met à l’accord l’ensemble des chanteurs de cet ensemble. Elle le conserve au fond de son cerveau depuis plus de vingt ans et tous les soirs, depuis la première fois où elle a osé chanter, elle laisse sortir du fond de son corps une vibration qui enveloppe et détermine ce qui est juste… Elle est ce son, elle est ce « la ».

7

Au compagnon

Cela faisait peut-être huit ans qu’ils vivaient ensemble, lui le vieil ours aigri, renfrogné, seul, odieusement seul… l’autre, son compagnon, celui qui le regardait manger matin midi et soir, celui qui ne pouvait exister sans ce vieux salaud qui passait ses journées assis dans son fauteuil depuis sa retraite, à regarder la télé et à gueuler après tout ce qu’il voyait… presque tout, parce qu’il se délectait devant les vieux westerns et pouvait regarder dix fois dans la même semaine : « L’homme qui tua Liberty Valance » ou « Rio Bravo ». Il connaissait les dialogues par cœur et les murmurait aussi bien en français qu’en anglais, il les regardait toujours les yeux mouillés, on ne savait pas vraiment s’il pleurait à cause de cela ou s’il pleurait parce que cela l’emmenait ailleurs, quelque part au fond de lui, là où personne ne pouvait aller sauf son compagnon qui le regardait lui aussi les yeux mouillés et qui savait ce qui se passait, il le savait parce qu’il le sentait. Il puait le vieux, il puait toute sa vieille vie collée à sa peau et une vie de vieux toute entière ça pue de sous les bras à entre les pieds… et ça pue de la peau aussi, de la vieille peau de vieux avec des traces, des traces de coups mais pas de traces d’amour parce que l’amour ça ne laisse pas de traces sur la peau, éventuellement à l’intérieur et ça mouille aussi les yeux quand ça se colle aux souvenirs. Il sentait tout cela ce compagnon et il le regardait encore et toujours ce vieux, même quand il s’endormait devant sa télé et qu’il se mettait à ronfler bouche ouverte, pourtant cela lui faisait presque peur au compagnon alors il gueulait à son tour et cela réveillait le vieux qui gueulait après lui et essayait de lui coller des coups de pieds, un vieux qui n’arrivait presque plus à marcher… c’était tous les jours pareil, cela commençait ainsi et finissait de la même manière. Parfois le vieux était de bonne humeur, surtout quand il avait regardé un western qu’il n’avait pas visionné depuis longtemps, alors il prenait son compagnon dans ses bras et il lui parlait :

«  Tu sais vieille carne, tu pues autant que moi, tu pisses partout comme moi, tu bouffes tout ce qui traine et si tu pouvais encore bander tu essaierais bien encore de t’en goinfrer une petite. Il y a des jours où je te foutrais par la fenêtre tellement je hais l’humanité et d’autres moments où tu mérites le câlin que je te fais… N’en n’abuse pas charogne, tu sais que j’aimerais t’apprendre à voler… mais con comme tu es tu serais foutu d’y arriver… »

Parfois il le frappait avec une ceinture, d’autres fois il l’obligeait à se coucher sous la table du salon sur laquelle il ne pouvait plus manger tant il y avait de bouteilles vides… Il picolait beaucoup le vieux, du gros rouge qui tache d’autant plus qu’il buvait comme un dégueulasse, il bavait partout et parfois il était tellement saoul qu’il dégueulait partout, alors l’autre passait derrière lui et léchait tout cela comme si de rien n’était… C’était un vieux couple, presqu’heureux, avec leurs colères, leurs intransigeances, leurs instants de tendresse… mais c’était plus le vieux qui était incontrôlable que son compagnon. Ils n’avaient pas toujours été ensemble, cela faisait une petite dizaine d’années qu’ils se connaissaient, depuis qu’il était à la retraite, il l’avait trouvé un soir devant sa porte, assis, mort de froid, il n’était pas bien gros, au début il lui avait simplement donné à manger, parfois il l’avait hébergé, mais il ne l’avait réellement gardé avec lui qu’au bout de deux années de semi errance entre la maison en bordel du vieux et un ailleurs que seul ce compagnon connaissait. Les premiers mois il l’avait fait dormir dans le couloir et l’intimité aidant il avait eu accès à sa chambre. Il était vraiment con le vieux parce qu’il l’attachait trop souvent avec une laisse qui n’était pas assez longue, alors l’autre pleurait et gueulait mais le vieux finissait toujours par le faire taire soit en le caressant soit en lui foutant une raclée… cela dépendait des westerns de la télé, de ce qu’il avait bu et comment il s’était réveillé, pas obligatoirement le matin mais plutôt quelques temps auparavant, cependant les deux étaient efficaces et il se taisait, heureux qu’on s’occupât de lui. Il était odieux ce vieux et même avant d’avoir été vieux il avait certainement été odieux… odieux de naissance, on ne pouvait pas être aussi con sans commencer jeune. Son compagnon s’en contentait, cela lui suffisait visiblement et il ne s’en plaignait pas, de toutes façons il aurait eu du mal à s’en plaindre parce qu’il ne sortait jamais sauf quand le vieux le conduisait en laisse pour qu’il fasse ses besoins dans le jardin de la maison bordélique donc il ne croisait donc plus jamais personne à qui il aurait pu lancer un regard, un de ceux qui font pleurer comme seuls les bons compagnons savent le faire. Tous les deux n’étaient pas sortis depuis huit ans, la nourriture leur était livrée une fois par semaine, devant la porte. Le vieux réussissait toujours à s’y rendre pour la récupérer et c’était bien là le seul effort qu’il pouvait encore faire parce que plus le temps passait, plus les bouteilles de pinard se vidaient, peut-être une dizaine par jour, plus sa densité corporelle augmentait et plus sa santé empirait… Il était devenu un vieux gros et impotent et son compagnon n’y pouvait rien, c’était ainsi.

Un matin alors que le vieux était en train de regarder un western et que son compagnon était à ses côtés, attaché comme à son habitude, il mourut, entre deux coups de fusils de Fort Alamo. Son compagnon attaché à ses côtés ne s’en rendit pas compte tout de suite, au bout de quelques heures peut-être quand l’odeur du corps ne fut plus une odeur vivante mais une odeur morte… Il dormit une nuit ainsi auprès de lui et au matin, ayant faim, il commença à le manger, la main gauche puis le bras gauche et le reste du corps jusqu’à la limite de la longueur de sa laisse, en quelques semaines il fut digéré… Puis n’ayant plus rien pour se nourrir, à part les os, il mourut. Quelques mois plus tard quand la police pénétra dans cette maison, suite à l’appel des agents électriciens qui devaient relever les compteurs et qui trouvèrent que l’odeur émanant de ce logis ressemblait plus à celle d’une fosse à purin qu’à celle d’une habitation, elle constata la présence des corps, l’un d’eux partiellement dévoré excepté sur son flanc droit parce que la laisse à laquelle était attaché l’autre cadavre ne lui avait pas permis d’y accéder. Ce deuxième cadavre était dans un état de putréfaction extrêmement avancé, les asticots et autres animaux nécrophages accomplissaient leur fonction essentielle et immuable… Au pied de ces deux cadavres, celui d’un chien qui visiblement était mort de faim…

8

… À l’image

Il l’avait toujours trouvée splendide, statuesque de par sa grandeur, de par ses formes canoniques, Vitruve en eût été convaincu, mais si elle n’avait été que belle ? Il l’avait souvent pensé quand il était jeune, il ne voulait vraiment pas limiter le regard qu’il portait sur elle à cette seule sensation de beauté… mais s’il n’y avait eu que cela ? Cette beauté qui lui avait sauté au visage il y a une trentaine d’années quand il n’avait tout au plus que vingt ans, une beauté de jeunesse puis le souvenir d’une beauté et enfin l’image d’un visage enfermée dans sa mémoire depuis presque toute une vie, il ne se souvenait de rien d’autre en fin de compte et c’est souvent ce qui était resté dans son esprit après la fulgurance de cette rencontre… juste cette image. Elle était collée à ses neurones et l’avait oubliée durant sa vie d’homme et un dimanche d’été elle lui était réapparue sur un quai de gare du sud de la France à l’arrivée d’un train venant du Nord… Elle était là, revenue d’entre le passé et l’improbable évidence qu’il eût pu la revoir une autre fois durant sa vie… Mais elle était bien là, encore plus grande, resplendissante, le vert de ses yeux encore plus profond… des cheveux courts, roux, pas un roux naturel, un orange travaillé, choisi sur catalogue, mais équilibré au lumens près avec l’éclat du vert de ses yeux, sombre… un rayonnement de lumière incident qui touchait son âme à chaque fois qu’il la rencontrait, et cela faisait la deuxième fois en trente ans. Il ne savait pas que chaque matin depuis trente ans, chaque fois qu’elle se levait, juste après avoir ouvert les yeux elle se dirigeait vers sa salle de bain et s’y enfermait presqu’une heure durant, elle ne s’y enfermait pas que pour se préparer, elle se regardait un long moment dans le miroir pour accepter cette image qu’elle détestait, elle se faisait horreur… se trouvait laide, repoussante. Rien n’aurait pu lui faire changer d’avis, ni les nombreux hommes qu’elle avait connus, ni ceux qu’elle allait encore connaître. Elle se regardait fixement dans cette glace, détaillait son visage à s’en écoeurer. Elle en connaissait les moindres défauts, les plus subtiles imperfections, elle ne regardait que cela et rien d’autre, pas ce qui était beau, par la douceur profonde de ses yeux, pas la carnation de ses lèvres, pas la forme de sa bouche… Elle se contentait de se détester et devait s’apprivoiser pour pouvoir sortir, alors elle fixait son image chaque matin jusqu’au moment où un sourire radieux inondait son visage et cela mettait fin à cette angoisse profonde. Elle ne savait pas d’où venait se sourire, mais elle l’attendait indépendamment de sa volonté et quand il était là, il la lavait de toute cette colère contenue, ce sourire après sa peur. Alors les journées débutaient.

Ce matin-là, par le plus grand des hasards, quand il la vit sortir de son train, il la reconnut immédiatement, ils se reconnurent immédiatement. Ils passèrent trois jours ensemble à parler, à rire, à échanger des sourires, des regards puis ils rentrèrent chacun chez eux… Ils s’étaient promis de se revoir quelques mois plus tard. Il avait pris quelques photos d’elle, convaincu qu’il devait en faire d’autres à la recherche de cette lumière qui courait dans son corps et qui ressortait si brutalement par ses yeux. Un week end, dans une ville de France, ils se retrouvèrent pour ces images. Elle posa habillée, face à l’appareil, en riant comme elle savait le faire, ils burent du vin, refirent des photos, firent l’amour, construisirent d’autres idées de photos, dormirent l’un à côté de l’autre, elle posa nue, elle posa en dormant, ils posèrent ensemble… Cela faisait trente ans qu’il l’avait connue, trente années pendant lesquelles il n’avait jamais pensé à elle et là il avait plusieurs centaines de photos d’elle, elle n’était plus la jeune fille de vingt ans mais c’était bien elle et désormais une femme de presque cinquante ans et il savait qu’elle n’était pas que belle, il avait vu quelque chose de merveilleux derrière son appareil et comprenait désormais ce qu’il faisait là… Toutes ces images contenues sur des cartes ; de quoi remplir sa mémoire pour les trente prochaines années. Au matin quand elle se réveilla, elle s’enferma dans la salle de bain, prit une douche, se lava les cheveux, puis comme à son habitude leva la tête pour se regarder dans le miroir de la salle de bain de l’hôtel où ils avaient passé les heures précédentes. Ces yeux étaient les mêmes, son visage n’avait pas changé. Elle se fixa droit dans les yeux jusqu’à temps que son sourire apparaisse mais contrairement à toutes les autres fois où elle avait croisé son image, elle ne se détesta pas, bien au contraire et le sourire qu’elle attendait pour masquer son habituel colère arriva plus lentement mais beaucoup plus lumineux qu’il n’avait jamais été, elle était heureuse de se voir… Lui rangeait ses appareils, il savait qu’au fond de l’un d’eux, numérisée sur une carte il y avait une photo, une seule sur laquelle il avait placé l’âme noire qu’il venait de lui voler…

9

… Au SMS

« Tu sais q tu me plais beaucoup…

_ Oui toi aussi…

_ On s rappelle c soir ? »

Ils habitaient loin l’un de l’autre, ils ne s’étaient jamais rencontrés, jamais vus, jamais entendus ; à part quelques photos échangées sur un site de rencontre, photos pixelisées à outrance, même pas floues. Le soir il reçut un énième SMS lui annonçant qu’elle ne pourrait pas lui téléphoner parce que son ex mari n’avait pas pu prendre son fils comme il aurait dû le faire donc qu’en l’occurence il n’était qu’un pauvre con. Ils décidèrent cependant de continuer à échanger par messages téléphoniques écrits plus ou moins rapidement. C’est lui qui ouvrit la discussion.

« Tu fais quoi ?

_ Je couche mon fils.

_ Il a ql âge ?

_ 3 ans

_ Tu pourras pas m’apl après ?

_ Nan, il dort trop mal, i faut pas que j sois bruyante.

_ À tt à l’hr.

_ Oui dans pas lontan. »

Il continua de ranger sa vaisselle, regarda un peu la télévision, lut une page de journal, plus les titres que les articles qui d’ailleurs n’en étaient pas puisqu’il s’agissait d’un journal d’annonces puis il se mit au lit. Le téléphone émit un bip court signifiant un message.

« T couché ?

_ oui

_ moi aussi

_ t’a mis ton pyj ?

_ J’en porte pas.

_ Te toute nue ?

_ Pa tjs…

_ Q pour moi alor ?

_ Ouai…:-)

_ Ça donne envie…

_ De koi ?

_ De se coucher prè d toi…

_ j pourrais plu t’envoyer d message ))

_ Oui mai je pourrais t caresser…

_ Koi ? Où ?

_ Toi partout…

_ Ça m’xcite…))

_ J bande

_ Elle est grosse ?

_ Normale… com moi…

_ J suis toute lisse… toute mouillée

_ J vais me branler…

_ Ma chatte est bonne

_ J jouis dans ta bouche

_ Dans mon cul aussi… C bon… je jouis !

_ Bonne nuit

_ Bonne nuit. »

10

… À la porte refermée

Vingt-deux jours que j’arpente méticuleusement les couloirs du service de médecine pour y retrouver les quatre kilos que j’y ai perdus. Les médecins de l’hôpital ont tout regardé : moi, chaque morceau de moi, puis chaque petit bout d’un morceau, le tout trempé dans un liquide incolore et inodore dont je ne connais pas le nom. Je vais bien et j’irais bien vers la sortie, là où il y a des voitures de toutes les couleurs qui peuvent vous écraser, du bruit, des odeurs… Là où je suis derrière la porte qui s’est refermée, tout y est fade : la couleur, les odeurs, moi, eux. Nous vivons à horaires irréguliers parmi des malades éventuels et des soignants militaires réguliers et réglementaires. Ils ne marchent pas au pas, il soignent au pas et pas à pas. C’est comme un hôpital civil, on s’y croit libre, mais on n’y mélange pas les gradés et les hommes du rang qui se placent en rangées au moment où on les appelle. Cette porte est fermée depuis que je l’ai franchie. Il y a aussi des femmes en uniformes parfois, elles y sont plus grosses, plus laides que celles que j’avais vues avant d’entrer ici, je comprends cela à la taille de leurs uniformes. Ainsi dans cet endroit médicalement militarisé, c’est la bêtise d’un système qui surprend, mais il valorise plus qu’il ne pénalise donc quand tu te retrouves mélangé à cette grouillante masse humaine à dominante masculine et à forte concentration de testostérone, tu suffoques, tu paniques, tu sais pourquoi tu es là mais les autres ne sont pas certains de savoir que tu le sais, alors ils se mettent à chercher dans tous les sens et tous les trous de ton corps, ceux qui sont déjà disponibles et ceux qu’ils vont creuser eux-mêmes… Tu ne peux t’empêcher de perdre ce qui fait de toi un individu : ta marque et tu te masques irrémédiablement.

Il est l’heure de se mettre à table, nous avons tous été appelés, nous obéissons, nous nous rendons au réfectoire pour nous nourrir, ce n’est pas un repas partagé. On te punit si tu ne nettoies pas ta table et je me fais engueuler par la cuisinière parce que je n’ai plus d’énergie, parce que je marche comme un vieillard. Grosse comme elle est c’est elle qui a dû piquer les quatre kilos que j’ai perdues cette semaine. Je lui dis que si je courais d’un bout à l’autre du couloir, le temps ne passerait pas plus vite pour autant et que je n’aurais pas l’impression d’avoir été loin… Elle me regarde et lâche une louche de lentilles épaisse et lourde dans mon assiette… Je n’ai pas faim… je vais certainement perdre mon cinquième kilo. Je continue à marche pas à pas sans pour autant les compter, mon assiette me paraît de plus en plus lourde…

Bleu, c’est approximativement la couleur du ciel aujourd’hui et demain c’est le week-end, malaise, angoisse, il n’y aura plus l’infirmière qui passera dans les couloirs avec ses semelles de bois qui claquent cependant fortement malgré l’amortissement caoutchouc mousse approuvé par le haut conseil au silence des armées en temps de guerre. J’aime toujours autant me laver et me parfumer même s’il n’y a personne pour me sentir. Ce ne sont pas les quatre gaillards qui partagent ma chambre qui me renifleront dans le cou le soir. Le couloir est toujours aussi long, je l’arpente et essaie de regarder au-dehors derrière ces vitre lumineuses mais sales mais je ne peux savoir… où ? Quand ? Comment ? Les repas rythment à heures fixes nos vies carcérales et cette bouffe régule à temps déterminé nos enfermements. Nous mangeons, ils mangent, je les regarde manger, je passe de repas en repas et je ne mange presque pas. Ils nous servent dans des plats rectangulaires avec un couteau et une fourchette de ferblanterie… Une fois rassasié, nous quittons la table… jusqu’au prochain repas. Après ou entre, selon, nous déambulons dans les corridors et les toilettes proches du refectoirtre. Il y a vingt-quatre carreaux de faïence au-dessus du lavabo blanc dans lequel nous écrasons systématiquement nos mégots jusqu’à le boucher… il est donc bouché. Il y a aussi un glace de mauvaise qualité dans laquelle je me regarde maigrir repas après repas et une ampoule qui ne fonctionne plus, noircie, éclatée… De temps à autre un militaire passe près des deux fenêtres du corridor principal et longiforme attenant à cette salle… dans ce lieu fermé, il y a peu de formes rondes donc peu de sensualité possible, ainsi aucun acte érotique n’est envisageable et pourtant… À côté du restaurant, de la cantine plus exactement, la cuisine où trône une matrone grosse et d’aspect teutonique et parfois une pseudo vestale de petite taille qui allume son regard en me traitant de vieillard… je l’ignore. Il m’arrive parfois d’ingurgiter quatre rectangles de nourriture…

Je continue cette description thématique et monomorphique de cet espace clos. Il est dix-neuf heures. Il y a aussi le jardin où nous allons nous promener parfois, ce jardin est rond, au centre il y a un massif de fleurs, dans ce massif une souris en décomposition, morte de puis cinq jours, même les chats n’ont pas faim ici. Quand nous ne sommes pas dehors assis ou à marcher, nous sommes devant la télévision et nous attendons le prochain repas, ou alors dans nos chambres, allongés, en attente aussi. Certains sont appelés pour des examens, d’autres pour des entretiens, quelques-uns partent le lendemain… Ils veulent savoir. Dans cet hôpital il est obligatoire d’être malade alors ils cherchent et souvent ils finissent par trouver mais pas plus que ce qu’ils croyaient trouver… mais très souvent pas plus que rien. Alors on se rend malade pour pouvoir sortir vite, il est obligatoire d’être malade pour pouvoir sortir et ne pas y aller. J’en suis à mon sixième kilos, mon quatrième malaise, ma troisième chute dans les escaliers… j’ai mal, presque partout. Je vais m’accorder une journée sans douleur et une nuit sans sommeil, les yeux ouverts, fixes.

Quand je ne me réveille pas, il est sept heures, je dois aller vers la salle du petit déjeuner, tout petit, j’attends, je me sens lourd et pesant, je regarde ma demi-fenêtre et je vois ma moitié d’arbre, quand je suis couché et même debout, je ne peux pas voir l’autre moitié. Sommeil pour les autres, éveil pour moi. Il y a des roses dans le parc, certainement les mêmes depuis 1912, date de création et d’innovation architecturale de cet hôpital militaire.je sais ce qu’il y a au bout des couloirs mais j’ignore ce qui m’attend à la fin de mon séjour et même si celui-ci a une fin, personne ne vous dit rien. De toutes manières je dois être malade si je veux m’en sortir, ils doivent me trouver une maladie… je ne sais pas comment on se fait une maladie, alors j’ai arrêté de manger, ça doit aider.

Il est dans l’après-midi, il y a une forte femme forte qui balaie notre chambre, elle me demande avec quoi j’ai lavé le peu de cheveux que j’ai sur la tête. Je lui réponds que j’ai utilisé de la mousse à raser, elle hausse les épaules. Dans une heure je dois rencontrer un énième médecin qui va me trouer une fois de plus la peau pour me prélever encore du sang, à croire qu’il le boive. J’ai beau leur dire que j’ai des vertiges, des sueurs froides, des éclairs accompagnées de mouches devant les yeux avec de fortes douleurs articulaires… ils ne trouvent rien. Chaque matin je fume de grosses cigarettes brunes qui m’arrachent les poumons, je tousse, je crache, mais aucun des médecins, infirmiers ne trouvent ce que j’ai… ils ne veulent pas me voir. Plusieurs fois j’ai refusé de me présenter devant les médecins, mais ils ont envoyé de gros soldats balaises qui m’ont pris sous leurs bras et m’ont déposé sur le fauteuil qui est face à chacun des médecins. Ils m’ont radiographié des pieds à la tête, ausculté, analysé pendant plus de trois semaines…. Et ce dernier médecin m’annonce que je n’ai définitivement rien. Il me demande de signer un document qui se termine par les phrases suivantes :

… «  Ainsi par la présente, l’armée ne saurait être tenue responsable d’une quelconque maladie qui pourrait provoquer un décès du à la peur, à l’angoisse, à une frayeur extrême. Celle-ci à pratiqué la totalité des examens prévue selon la loi 56-78. Le soussigné ne présente donc aucun des symptômes qui pourraient conduire à un décès en temps de guerre extra-terrestre et la famille ne pourra prétendre à aucun versement de dédommagement. Elle devra cependant payer la moitié de coût des examens pratiqués… »

Si je signe, j’accepte être reconnu en bonne santé, si je refuse de signer ils vont pratiquer d’autres examens qui seront à ma charge ou à la charge de ma famille. J’accepte de signer. Je suis donc en bonne santé, je peux partir à la guerre et mourir, l’espérance de vie en situation de combat est de six minutes trente secondes. Je me sens cependant rassuré, je mourrai en bonne santé. Ils vont me conduire à ma caserne pour un départ immédiat sur le front… Moi comme beaucoup d’autres descendons l’escalier qui va nous conduire à cette porte qui est fermée depuis plus de trois semaines, moi seul trébuche et tombe en me fracturant la colonne vertébrale… je n’irai pas me battre, je resterai paralysé, enfermé dans cet hôpital parce que je n’ai pas réussi à passer la porte et à rejoindre ma caserne. Je porterai plainte contre l’armée pour non entretien de leurs locaux et ils seront reconnus responsables de mon accident… je mourrai paralysé et en bonne santé, enfermé à vie dans cet hôpital… derrière cette porte fermée.

11

… À celle-là

« Ce n’était pas tant la beauté de son corps ni son regard solaire et lumineux qui lui donnait cette impression clairvoyante mais l’irradiation de cette totalité qui en faisait un implacable objet du désir… »

Il se répétait cette phrase chaque matin en se réveillant, quelque soit l’endroit où il se situait à la surface du globe, quelque soit le lieu où il avait dormi ou pas… il se la répétait. Il l’avait vue écrite dans un livre dont il avait oublié l’auteur et le titre mais il se souvenait de cette phrase, il aurait tant aimé l’avoir écrite, elle lui faisait écho comme une de ses pensées. Ce matin en se réveillant, il la pensa, juste au au moment où ses yeux s’ouvrirent, comme d’habitude mais la suite ne fut pas comme d’habitude. Lui qui depuis trente ans photographiait les plus belles femmes du monde, les plus célèbres, les plus grandes, les plus illustres, lui qui avait vu nus les plus grands mannequins, les plus beaux corps, qui avait partagé des moments d’intimité que même leur compagnons, maris, amants n’avait pas eus, lui qui connaissait leurs parfums, leurs défauts, leur fêlures, leurs peurs, leurs secrets et même leurs désirs, sans qu’elles ne lui aient dit avec conviction mais il avait si bien su lire dans leurs yeux qu’il avait fini par comprendre et entendre d’elles le moindre mot imprononcé de leurs intimes pensées… elles racontaient toutes à un moment ou à un autre ce qu’il comprenait dans leurs yeux. Et même si parfois il ne voulait pas lire ce qu’il voyait, il ne voulait pas savoir ce qu’il comprenait, c’était là, indéniablement là… Quand il se leva, sans se précipiter comme à son accoutumée, il se dirigea vers ses appareils photos qu’il avait en grand nombre mais il n’avait pas envie d’en prendre un dans ses mains alors que chaque matin de ces trente dernières années c’était presqu’un geste cérémoniel mais là il n’en n’avait plus envie, il ne sentait plus ce besoin, il savait que c’était la fin de ce qui il avait été, celui enfermé dans une recherche d’abslou ; là où certains avaient vu et croisé un bourreau de travail, il n’avait été qu’un moine en quête de sa vérité. Il ouvrit une armoire, en sortit quelques chemises, vêtements de corps et pantalons puis choisit dans l’ensemble de ses appareils un modèle ancien, argentique, sans cellule, il prit aussi dans son réfrigérateur un paquet de films qu’il conservait depuis de nombreuses années. Il ferma son sac, réserva rapidement un billet d’avion dans un prochain vol à destination de la France puis il s’assit dans son fauteuil de cuir rouge comme chaque fois où il voulait réfléchir ou rêver ou ne pas penser. Cela faisait donc trente années qu’il fréquentait les plus belles femmes, les plus beaux corps des plus belles femmes et à cet instant précis, ce matin assis dans son fauteuil, il se rendait compte, mais pas tristement, qu’il ne les avait jamais touchées. Il n’avait jamais fait l’amour à une femme, lui un homme de cinquante ans n’avait pas connu ce plaisir, ces moments de vie avec lesquels il n’avait pas eu de contact tout simplement parce que son esprit avait pris possession de son corps. Il avait l’impression de ne jamais avoir eu le temps de s’arrêter, toujours en quête du plus beau des modèles, du plus beau sourire, de la meilleure des photos… Maintenant assis dans son fauteuil, il avait saisi son album photo, grand, lourd mais à chaque page une petite photo de chacune des femmes qu’il avait photographiée, pas la plus belle, pas la plus connue, c’était sa collection personnelle et lui seul y avait accès. Il les regarda toutes en souriant parfois, avec quelques larmes à d’autres moments, les plus vives étaient certainement dans sa mémoire. Il arriva à la dernière page, revint en arrière en feuilletant rapidement et s’approchant de certaines comme s’il cherchait un détail puis il arriva à la première page qui était vide, ses yeux se fermèrent assez longuement puis il ferma cet album et le remit dans cette armoire qui le contenait depuis qu’il avait commencé son œuvre, il avait toujours hésité entre œuvre et travail. Il était l’heure pour lui de partir, de tout abandonner de sortir de cette de cloitré. Il ferma la porte de son appartement, peut-être n’y reviendrait-il jamais, peut-être pas, l’essentiel était que tout était en ordre : son travail, ses photos, ce qu’il avait dit à celles et ceux qu’il avait appréciés durant ces trente années sans pour autant préciser quelles étaient les raisons de son départ. Il partait l’esprit libre, soulagé d’avoir fait ce qu’il avait estimé devoir être fait… Il rangea la clef dans sa poche, se rendit à l’aéroport en taxi et prit son avion pour la France. Le vol dura quelques heures pendant lesquelles il dormit profondément, ce qui ne lui était pas arrivé depuis très longtemps. Il atterrit au petit matin, c’était une belle journée ensoleillée, cela faisait de nombreuses années qu’il n’avait pas voyagé autrement que pour ses photos. Il loua une voiture et se rendit dans un petit village de Normandie, là où il avait passé sa jeunesse. Dans ce village il y avait un petite maison qu’il avait quittée trente ans auparavant, c’était celle de ses parents, qu’il avait fait entretenir depuis tout ce temps, elle l’attendait. Il y passa sa première nuit, en paix. Au matin, il traversa le village pour se rendre dans une autre maison, il en avait la clef, il ouvrit la porte et y pénétra. Il sortit d’un petit sac qu’il avait pris avec lui son appareil photo, estima vitesse et obturation au jugé puis il ouvrit la porte de la chambre du rez de chaussée… Une femme dormait, depuis trente ans peut-être, elle attendait que l’homme qui était parti il y a si longtemps vint la réveiller. Il ne le fit pas de suite, il prit une seule photo, celle qui serait en première page de son album puis posa son appareil. Il retira ses vêtements, se coucha à côté d’elle, posa longuement sa main sur son ventre puis ils firent l’amour pour la première fois.

12

… Au petit

Je suis né un jour de la fin du mois d’avril à la fin du dix-neuvième siècle, dans une ville de l’Empire austro-hongrois, en Autriche. Mon père a épousé deux femmes avant d’épouser sa cousine, ma mère et d’avoir deux enfants avec elle, moi et ma sœur. Je suis un petit garçon sage et curieux, je joue avec mes petits soldats de plomb que mes parents m’ont offert pour le Noël dernier, ils m’ont aussi offert des crayons de couleur et de la peinture, c’est surtout ma mère qui me les a offerts, mon père ne voulait pas, il pensait que ce n’était pas pour les garçons, il a même dit que cela faisait dégénéré. Je n’ai pas très bien compris ce mot mais il avait l’air de mauvaise humeur quand il l’a dit. Je joue avec les petits soldats pour lui faire plaisir mais je préfère dessiner et peindre des fleurs et surtout dessiner ma mère… elle est très belle ma mère, j’aime la dessiner et parfois elle accepte de poser pour moi, elle se place devant la fenêtre de la bibliothèque, prend un livre et ne bouge pas pendant au moins une heure, cela me laisse le temps de faire plusieurs dessins et d’en peindre un. Je fais cela quand mon père est au travail au bureau des douanes car s’il le savait il se mettrait en colère. Il dit qu’un garçon doit jouer avec des armes et apprendre la stratégie militaire. Je n’aime pas ces petits soldats, je ne sais pas quoi faire avec eux, je les regarde, je ne les trouve pas beaux, j’aimerais bien les repeindre mais si mon père voyait cela il se fâcherait. Alors je joue avec eux et je cache mes dessins dans un des coins de mon placard, personne ne sait qu’ils sont là. Je me suis fait un petit camarade, son nom est Samuel Lévy, il vient parfois jouer à la maison. Nous ne jouons pas avec les soldats parce qu’il est comme moi, il n’aime pas… Nous dessinons dans ma chambre… Samuel dessine beaucoup mieux que moi, je suis extrêmement jaloux, l’autre jour il est arrivé par surprise et il s’est installé avec moi pour dessiner le portrait de ma mère, je ne lui avais pas proposé et il l’a quand même fait… très bien fait même quand il l’a peint, on aurait dit que c’était elle. Samuel est mon ami mais je n’aime pas quand il dessine ma mère. Il m’a donné ce dessin, j’ai failli le déchirer mais je n’ai pas pu cela aurait été comme si j’avais fait du mal à ma mère alors je l’ai rangé avec les miens. Dès fois je ne l’aime pas Samuel et des fois je l’aime quand il m’apprend à m’améliorer en dessin, il prend le temps de m’expliquer comment il faut faire les arrondis des joues, comment réussir la forme des yeux, le nez… mais je n’y arrive pas toujours alors que pour lui c’est facile et quand il réussit ce que je n’arrive pas à faire cela me rend très jaloux et très coléreux, mais je garde ma colère à l’intérieur parce que je ne veux pas faire de peine à maman… Je suis souvent en colère contre Samuel. L’autre jour maman l’a félicité pour le dessin qu’il avait fait d’elle alors qu’elle a peine regardé le mien… J’avais envie de le mordre, de lui déchirer sa feuille, de lui faire du mal mais j’ai encore mis toute ma colère à l’intérieur. J’aurais bien aimé montrer mes dessins et mes peintures à mon père mais il travaille beaucoup et il ne rentre que très tard le soir et parfois il part en voyage donc je ne le vois pas beaucoup. Il est vieux pour être mon père, il pourrait être mon grand-père… Je crois que je ne l’aime pas beaucoup, je ne l’aime plus beaucoup depuis qu’il a dit que j’étais un dégénéré, même si je n’ai pas tout compris, je sais que ce n’est pas gentil… j’ai encore mis ma colère toute à l’intérieur, je ne veux pas faire de mal à maman. Un matin mon père est resté à la maison parce qu’il ne se sentait pas très bien, il avait mal à la tête, il en a profité pour fouiller dans nos chambres à ma sœur et moi. Il a trouvé mon paquet de dessins, j’étais assis sur mon lit, je le regardais regarder mes dessins, il ne donnait pas l’impression d’aimer cela puisqu’il les jetait par terre au fur et à mesure, le seul sur lequel il se soit arrêté c’était celui de Samuel, il l’a gardé à la main puis il est allé voir ma mère, il l’a disputé fort en lui disant que c’était de ma faute si j’étais un être dégénéré… elle pleurait fort et plus elle pleurait plus il criait. Je le détestais tellement que j’aurais aimé qu’il tombe par terre sans voix. C’est presque arrivé comme cela, il a pris sa tête dans ses mains puis il est tombé par terre, rouge, d’un seul coup, ma mère s’est jetée au sol puis elle a crié au secours très fort… mon père était mort, c’était moi qui l’avait tué parce que je voulais qu’il meurt… Je suis un garçon fort, très fort et je ne veux pas qu’on fasse de mal à ma mère. Je ne veux plus que Samuel vienne à la maison, je ne veux plus qu’il me montre comment dessiner là dans ma chambre. Quand je serai adulte j’aurai une grande maison où personne ne pourra rentrer pour me faire du mal, je m’y enfermerai, j’aurai tous mes pinceaux et toutes mes peintures avec moi, je serai un grand peintre, le plus grand de tous et je signerai mes tableaux de mon nom : « Adolf H »…

13

… Au recommencement

Quand je me suis réveillé, j’ai eu la certitude que je basculais dans un autre moment de ma vie vieillissante. Hier au soir j’avais rencontré une femme, elle n’était pas la première avec qui j’avais un rendez-vous par l’intermédiaire de ce site de rencontre mais là il y avait eu quelques chose d’étonnant, cette femme je la connaissais déjà et depuis longtemps. Nous ne nous sommes pas reconnus tout de suite, ce n’est que lorsque l’on a abordé notre passé que nos souvenirs communs ont été flagrants…les lieux, des instants partagés durant notre adolescence et puis un temps qui nous était propre à l’un et à l’autre que nous avons quelque peu partagé dans notre discussion. Quand nous nous sommes quittés, je n’avais pas encore compris, ce n’est qu’après ma nuit que j’ai su pourquoi je l’avais rencontrée. Depuis trois ans déjà j’étais inscrit à ce site de rencontre, site sélectionné via un réseau social sur lequel j’existais depuis son début, une seconde naissance en quelque sorte dans un monde nouveau et parallèle. Sur ce réseau j’ai communiqué, écrit, raconté, dialogué… je me suis connecté de nombreuses fois et eux, les maîtres du web, les concepteurs on tout su de ma vie jusqu’ à la connaître en détail, bien au-delà de ce que ma mémoire pouvait me restituer dès que je pouvais la solliciter. Ils en avaient une image filmée, linéaire et intégrale. Ils ont reconstitué ma vie, mes goûts, mes souhaits, mes désirs… tout cela à travers la consommation de produits manufacturés, de films, d’objets, d’images, d’actes que je croyais aléatoires et inintentionnels… bref rien n’avait été gratuit, toute trace que j’avais pu laissée sur Internet leur avait servi à construire un clone numérique et mathématique à travers tous les choix que j’avais pu faire, un moi négatif construit selon mes actes volontaires et involontaires. J’existais dans ce monde numérique en terme d’actes répétitifs et de choix possibles alors ils m’ont proposé cette femme comme ils m’ont proposé à elle de la même manière. Nous ne nous sommes pas retrouvés, ils nous ont retrouvé et ont reconstruit notre histoire future pour contrôler qui nous serons… condamnés à finir de vivre, reclus dans ce devenir construit selon notre passé, rien ne nous serait plus accessible sans que nous en ayons déjà eu l’idée ou le plus simple désir. Une mort du choix librement consentie. Les concepteurs n’ont cependant pas tenu compte de ce qui se nomme l’anomalie, la variable imprévisible de toute équation aussi précise et fine soit-elle, ce qui fait que ce qui a été calculé fonctionne sans que l’on sache pourquoi ni comment, ce qui perturbe mais qui emmène toujours plus loin. Ainsi moi l’artiste, j’ai photographié cette femme le soir même de notre rencontre, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus corps, jusqu’à ce qu’elle soit cette autre, inconnue…

Ce matin je vais regarder toutes ces photos, les développer, les travailler, les voir telles qu’elles sont et je vais peut être savoir pourquoi j’ai compris ce qu’il pouvait advenir de moi, de nous… je vais savoir qui elle est vraiment… Elle est couchée à côté de moi, elle dort, apaisée, elle ne sait pas ce que je pense savoir. Il est midi, j’ai passé trois heures devant mon écran et celle que j’ai vue n’est pas celle qui s’est levée vers dix heures et a rejoint son domicile en me laissant un numéro de téléphone différent de celui que j’avais eu sur le site de rencontre. J’ai construit son image en dehors de toute autre possibilité objective, car cette objectivité n’existe pas, j’ai construit son image telle que je pense l’avoir vue il y a une trentaine d’années, j’ai construit son image parce qu’elle m’a donné ce possible parmi tant d’autres, j’ai construit son image parce qu’un lien est présent entre elle et moi… cette anomalie de l’objectivité, ce qui donne du sens à ce qui souvent n’en a pas, ce hasard qui parfois prend un nom…et même s’il n’est présent que chez l’un ou l’autre, rarement chez les deux, il existe quand l’un des deux le ressent… Il s’est passé quelque chose bien avant qu’aucun ne puisse le calculer… je l’ai aimée.

14

… 

Il et elle, bien qu’étant éloignés l’un de l’autre mais géographiquement présents dans la même ville, ne s’étaient jamais croisés. Le matin où elle décida qu’elle réaliserait physiquement son fantasme, cette obsession qui apparaissait dans ses rêves, endormis ou éveillés, cette idée qui l’avait envahie il y a si longtemps, cette répétition lente et détaillée d’un instant précis où elle ne savait peut-être pas comment son corps réagirait, répondrait au sexe de l’homme inconnu qu’elle ne voulait pas voir, juste sentir s’introduire en elle, ce matin donc, elle sortit de chez elle sans culotte, sans être lavée tant elle se voulait odorante et suintante pour ne pas dire perlante. Malgré le froid elle portait une jupe qui moulait outrageusement le haut de ces hanches et recouvrait subtilement le galbe de ces fesses… quand elle marchait, elle appelait mais son sexe avait froid… Lui, pétri de banalité, d’interdits transmis par une mère liberticide, savait qu’un matin il croiserait la femelle qui se placerait dans le champ visuel de l’odeur qu’il avait imaginée pour elle, ni délicate, ni forte mais envahissante, une odeur de sexe de femme qui glisse entre le sucré, la trouble douceur de la pointe d’acidité nécessaire à l’équilibre de la flore vaginale et la sueur chargée de sels minéraux… et quelques hormones certainement. Elle savait exactement où cela se passerait: dans les toilettes d’une station de métro, côté femmes, troisième porte, au-dessous d’un puit de lumière à la lumière blafarde, merveilleusement mais cahotiquement occultée par les pas pressés des voyageurs matinaux de la rue qui passait au dessus…une lumière grouillante. Lui ne savait rien, il attendait le moment de l’évidence de son odeur, l’instant où tout s’enclencherait comme une mécanique inéluctable et rigoureusement réglée. Ils ne prenaient pas le même métro mais deux lignes où ils devaient opérer des changements, ces changements les faisaient passer par des couloirs où ils ne s’étaient donc jamais croisés , mais elle, n’avait encore rien décidé et lui, n’avait pas suffisamment détaillé l’image de l’odeur qu’il rencontrerait un jour. Le matin où l’un et l’autre étaient ainsi prêts, chaque action se passa comme si l’un et l’autre les avaient prévues. Depuis qu’elle avait quitté son appartement, les hommes se retournaient sur elle, elle le savait, elle le sentait, elle marchait plus vite qu’à son habitude et commençait à avoir chaud… La cellulite de ses fesses isolait ses muscles fessiers du froid externe qui piquait cependant son épiderme, elle vivait cela comme une fessée. Lui marchait et comme un chien se mit en arrêt au contact de l’odeur qu’il venait de croiser, il n’avait pas besoin de chercher, il savait que c’était elle. Il la suivit, marchant au rythme des pas qui le précédait, l’odeur venait du corps, du sexe, d’entre ses fesses. Elle sut qu’il était derrière elle parce que parmi les milliers de pas qui résonnaient dans ces couloirs, les siens étaient exactement à l’unisson de ceux qu’elle engageait à chaque foulée. Sans hésiter, elle se dirigea vers les toilettes, rentra dans la troisième porte sous le puits de lumière grouillante, il la suivit, ferma la porte, elle se tenait jambes écartées et cambrée, il n’eut qu’à soulever sa jupe. Ce fut fort pour lui, violent pour elle, le bruit de son ventre claquait à chaque pénétration sur ses fesses désormais chaudes, il lui tenait cou et cheveux en un geste qui avait déchiré le haut de son chemisier, elle s’équilibrait en posant un de ses genoux sur le rebord de la cuvette cassée, ce qui entaillait sa peau. Il entrait en elle avec une violence que certains auraient pu assimiler à de la violence mais il n’en n’était rien. Ils jouirent ensemble, lui s’écroulant sur elle, elle s’effondrant sous son poids, lui râlant, elle pleurant, lui bavant, elle se pissant dessus… puis tout s’interrompit dans un instant lent de silence… Il se reboutonna, elle se rhabilla autant que faire se put. Chacun reprit sa route à des rythmes différents… S’ils s’étaient vus, ils ne se seraient pas plus…

  1. quelques tournures de phrases à revoir mais c’est un détail. Un ensemble intéressant qui mérite d’être adapté pour une édition…

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