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autobiographie d’un autre:11


Toucher ce ventre l’emplissait d’une couleur rose, d’une chaleur sonore…. il déplaça sa main de ce ventre vers son ventre, il ressentait l’amplitude de la respiration, l’autre enfant face  à lui commença  à le frapper de  petits coups de poings placés au-dessus de la joue droite. Il ne constata la douleur que lorsque le sang commença à  couler le long de sa joue. Le dernier coup posé de l’autre enfant s’ensuivit d’un geste réflex de notre enfant, un geste qui parti de la main de son ventre, posée. Celle-ci termina sa course, refermée en un poing qui enfonça l’estomac obstacle qui se trouvait en face… Il y eut des pleurs, des cris, un hurlement… du silence avant une fuite en courant.Il sourit…

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Autobiographie d’un autre: 10


Le premier contact fut, pour lui, tout aussi surprenant que déplaisant. Il était habitué à une certaine froideur des objets inanimés et toutes les sensations  de contact physique qu’il avait pu avoir auparavant n’avait toujours été que des instants de peurs et d’angoisses… La chaleur qu’il sentait, l’élasticité de la peau, et quand bien même si avant ce moment ces deux repères avaient été des synonymes de fuites et de dérobades de la part des autres,et bien là cela le rassurait désormais.Il laissa sa main posée sur cet autre enfant et entreprit un voyage en profondeur dans la chaleur de sa peau. Ce n’était pas l’odeur de l’autre , ce n’était pas l’éventuelle appétence que pouvait procurer son jeune et beau visage… c’était en premier lieu, la sensation d’une chaleur corporelle différente de la sienne. La différence thermique qui existait entre leurs deux êtres suffisait à lui donner la certitude d’une autre réalité, presque semblable  à la sienne…. pendant que l’autre enfant le griffait, il laissa sa main posée sur son ventre  à  contempler de sa paume son  étonnante chaleur existante .

Autobiographie d’un autre: 9


Elle ne se  retourna pas mais pensa pendant un temps long et pesant à cette chose, lui, et à ce moment où elle avait été nommée maman, de nombreuses fois elle pleura de ne pas avoir su le prendre dans ses bras et de l’avoir étouffé… C’est de sa mort qu’elle pleurait, sa mort qu’elle lui avait refusée.

Lui, resta sur son sol, ayant déjà oublié, oublié et encore oublié. Il n’avait ni passé ni futur. Son existence se limitait à  un passé exact, ne se souvenant de rien de ce qu’il avait vécu, ne se projetant pas dans le  temps pour exister. Il  était au sens  le plus précis de ce verbe, il était là. C’est cet état de présence totale , non inscrit dans le devenir ou l’avoir été du temps qui le rendait invisible aux yeux de tous…. Cependant, au moment où d’autres eurent dit qu’il avait peut être cinq ans, il se passa un changement dans sa vie. Un autre enfant prit conscience de cette existence parallèle et vint s’asseoir  à ses côtés. Il le regardait , le touchait, le griffait, le mordait, le goûta…. l’autre alors laissa quelques terminaisons nerveuses explorer le champ de la communication tactile… il toucha.

Autobiographie d’un autre: 8


Maman, maman… puis il se tut. Elle s’en approcha lentement; comme si elle n’avait jamais  vu d’être aussi différent, aussi loin de la perfection qu’il était proche de la ressemblance à tout autre existant… Elle le regarda mais n’en sourit pas pour autant, elle ne savait que dire. Était-il un enfant ? était-il encore un enfant….  elle se pencha sur lui, déjà, il ne la regardait plus, il ne la savait plus. Son mot dit n’avait pas été empreint de sens , juste de la saveur qu’il y a à le prononcer. Cela faisait bien deux minutes qu’elle l’observait, elle ne l’avait pas encore touché. Elle le prit  à bout de bras… leurs yeux regardants se croisèrent… Elle continua à  se taire, il continua  à être ailleurs, peut être à l’intérieur de la couleur de ses yeux… Le temps lui parut infini. Cette petite chose l’avait appelé maman. Elle n’avait pas d’enfant, croyait ne pas pouvoir en avoir et avait compris qu’elle n’en désirait pas. En échange de cette volonté de ne pas participer à la surpopulation de la planète, elle avait le choix de travailler dans un orphelinat, centre de tri, de vente et de location d’enfants sages et moins sages… mais lui, il avait dit ce qu’elle ne voulait pas entendre…. Elle le laissa retomber à terre lourdement, repartit vers d’autres occupations. Il regarda de son sol, la forme des talons aiguilles de cette femme qui s’éloignait en souriant…. « il y a des choses impensables » dit-elle entre ses lèvres…. Il répéta maman pour la seconde fois, plus fortement que la première. elle l’entendit mais ne se retourna pas…

Autobiographie d’un autre: 7


Un jour, alors que rien ne pouvait laisser croire que lui, l’autre, allait être différent de ce qu’il avait déjà été… Il se leva…. Il n’avait jamais marché depuis qu’il était entreposé dans les couloirs et pièces de cet orphelinat. Il fit quelques pas vers… vers le centre de la pièce où circulaient le personnel, les enfants en attente de don ou location ou adoption. Arrivé en ce centre, qu’il fit sien, il s’assit à nouveau , leva les bras au ciel  pour attraper les poussières lumineuses qui occupaient l’espace ensoleillé puis ne bougea plus, les yeux ouverts comme il avait toujours fait. Lui qui n’avait jamais que rampé, lui qui n’était que l’ombre d’une présence, lui que l’on déplaçait comme on bouge une table, un sac… lui parla… si fortement qu’une personne, une femme remarqua sa présence, une femme qui s’entendit nommée « maman ».

Autobiographie d’un autre: 6


N’ayant pas acquis le langage , il n’aurait su exprimer la profondeur des instants passés au sein de la couleur rouge du cuir du fauteuil qui, poussièreusement trônait dans l’entrée de l’orphelinat… mais il y avait été de longues heures durant, restant atterré par les subtilités lumineuses du rouge, plus proche du vermillon cochenillard, voir métallique que du carmin pourpré qu’il avait eu l’occasion de visiter lors du passage  de ces hommes dit d’église. Son voyage dans le rouge lui avait éteint les yeux pour quelques temps,les heures suivantes le pendant peut-être… il n’était qu’un enfant ou l’image d’un enfant puisqu’aucun adulte n’eût loisir à  considérer son état vivant comme l’émanation de l’état d’enfance… Il l’était l’autre, simplement là  et personne n’aurait osé ni désiré  le nommer autrement que l’autre… Conçu de la même manière que tout être humain, par simple relâchement hormonal (faisons fi de l’amour qui n’est qu’une excuse  à notre multitude perturbante et perturbée), oublié, abandonné, égaré, rejeté, lâché… il vivait au même titre que  tous les autres mais était le seul à  ne pas appartenir à l’espèce humaine… malgré son jeune âge, il avait conscience de la précision avec laquelle il mémorisait ce monde qui l’entourait, l’existence de celui-ci prenait, petit à petit, vie dans le regard parfois noyé des larmes  occasionnées par ce qu’il avait vu. L’autre construisait l’âme du monde dans lequel vivaient tous les humains qui, dans cet orphelinat poisseux, lointain, zoomythifère, existaient… aucun d’entre eux n’avait encore pris conscience qu’ils étaient, jusque dans l’émanation physique et endocrinologique de leurs existences basiques, l’ersatz vital de ce que lui, l’autre, ne pouvait être. Il allait leur signifier.

Autobiographie d’un autre: 5


Il choisit de se déplacer, rampant, glissant, tel un ver… l’usage des jambes ne se faisant que si la stimulation est proportionnelle à l’envie  d’aller, on ne se déplace que si l’on va… il ne voulait pas aller, il se contentait de petits déplacements d’un point de vue  à un autre…il s’orientait pour voir autrement, s’accaparant les détails d’un espace commun. Il posait sa tête pour regarder, de longs moments, parfois des heures avérées. Il prenait ainsi possession des écailles de peintures d’un mur ancien, le considérant comme un ciel ou un autre espace physique. Il investissait les veines du bois des pieds d’une table, s’y déplaçant de ses yeux comme sur les eaux d’une rivière, il rencontrait des odeurs au coin des bras des femmes qui attendaient … Il se battait avec des corps animaux, des silences hors la vie. Tout cela sans jamais fermer ses paupières… Il était l’autre mais cependant  le seul qui, malgré son incapacité  à bouger hors les murs de l’orphelinat, poussait sans qu’il eût su l’expliquer, le sens commun de la notion d’ailleurs à un mode de voyage spirituel…. il n’avait que quelques années tout au plus et avait déjà été si loin.

Autobiographie d’un autre: 4


Il voyait entre deux regards ce que ses yeux lui permettaient de voir…Il était souvent ailleurs, nous dirons perdu dans un de ces lieux ou endroits où on avait pu l’oublier, regardant autrement toute cette humanité grouillante mais cependant absente. N’ayant aucun point de repère affectif sur lequel poser la tendresse que ses yeux pouvaient exprimer, il s’arrêtait sur de simples détails: le gris d’un mur évoluant en fonction de la force de la lumière naissante, les verts infinis de la mousse sur la base d’un mur humide de la pluie de fin soirée… le vide grandissant entre deux objets fixes…. des choses et moments qui n’appartenaient qu’à lui et que je ne saurais vous décrire… comment décrire ce qu’un seul peut voir ? Quand il était ainsi concentré sur de fins instants solitaires et sincères, ceux qui le remarquaient, parfois, le déplaçaient afin qu’il ne gêna plus…vide, éloigné, il se retrouva ainsi face à des murs. Il choisit assez tard de se déplacer.

Autobiographie d’un autre: 3


Il pouvait essayer de vivre, encore eut-il fallu qu’on le lui permit…vivre peut être ce qui paraît le plus simple dans son expression la plus basique, voir la plus cellulaire qui puisse s’exprimer… cependant l’autre parfois s’arrêtait de vivre, son coeur s’arrêtait, ses yeux se fermaient, cela ne durait qu’un instant mais cela aurait pu être définitif si un autre, différent mais cependant là, ne l’avait frappé ou poussé pour que cet organisme redémarre. Malgré son tout petit âge, quelques années tout au plus, l’autre s’imposait par son éclatante transparence. On l’oubliait trop souvent, le déplaçait d’orphelinat en orphelinat, parfois même on le prenait pour un autre, tant et si bien qu’il se retrouvait ailleurs sans qu’on eut su dire d’où il venait et pourquoi il se retrouvait là. Il restait alors là ou ici, expression sublime de la plus grande neutralité, être insipide, incolore, inodore. Il puait, était laide, n’était pas, ne fut pas…on s’interrogea parfois pour savoir qui et puis on l’oubliait pendant un cycle qui le conduisait jusqu’aux abords de la mort et par hasard des plus chaotique cela repartait. Cependant de l’intérieur, il voyait entre deux regards et ses yeux fermés en apnée.

Autobiographie d’un autre: 2


Il était né un matin, du ventre d’une mère, pas la sienne, d’un père qui d’ailleurs aussi  n’était pas son père…  Son père aurait dû féconder la femme qu’il avait épousée, mais il eut une relation avec une autre. La femme de son père, qui aurait été sa mère autrement, avait eu un enfant  mais d’un autre homme que son mari… ce destin se mélangeait dans plusieurs vies…il y eut aussi cette incohérence à la maternité où ces deux femmes accouchant le même jour à la même heure, qui n’eurent pas l’enfant qu’elles devaient avoir, se retrouvèrent avec d’autres enfants que ceux qui étaient les leurs…papiers mélangés, berceaux déplacés, manque de lumière, bordel ambiant, bref une situation somme toute banale quand il y a de la vie. Puis il en mourut rapidement deux, plus ou moins tués pour les raisons précédemment dites…et enfin un troisième qui disparut de mort naturelle. Il n’en resta qu’un qui après de multiples disputes, échanges, alternances, recherches en paternités, maternités, recherches parce qu’il avait été oublié, et certainement encore échangé, voir volé, se retrouva abandonné parce qu’on ne savait plus qui il était…Il était l’autre, celui qui n’avait d’existence que parce qu’on voulait bien encore lui en accorder une… Il pouvait essayer de vivre.

Autobiographie d’un autre:1


Il était un homme, de petite taille, à l’âge incertain, un peu plus que celui que vous lui auriez donné. Il vivait dans une de ces grandes bâtisses dont l’espace se partageait entre plusieurs êtres… Il ne connaissait personne de  cet environnement proche, ne faisait rien pour en connaître. Il avait une certaine corpulence, que nous dirions épaisse, voir noueuse… cependant sa masse n’en imposait à personne, il ne connaissait personne et personne ne cherchait  à le connaître. Son âge, sa vie, son goût inné, plus qu’acquis, pour une relative solitude l’avait conduit  à plonger dans de longs et lents moments de réflexion méditative, lesquelles étaient pour lui un avant-goût de sa propre mort qu’il anticipait de longues années  à l’avance… Il ne mourrait pas de suite , il fallait d’abord que son histoire soit écrite. Il vivait. Voilà, un jour il était né.

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